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mardi 24 juillet 2007

92 rue Anatole-France (Levallois-Perret, Hauts-de-Seine)


Voici une idée originale de promenade, pour ceux qui, restés à Paris pendant l’été, voudraient tout de même s’aérer les yeux et l’imagination. Levallois-Perret ! A première vue, la destination que je propose n’a rien pour évoquer les cocotiers et les plages de sable fin... Surtout si je vous conduis jusqu’à l’intérieur du cimetière ! Mais qu’on ne s’y trompe pas ! Les villes de la proche banlieue parisienne ont, pour l’essentiel, connu une extraordinaire croissance vers 1900. L’Art Nouveau, très naturellement, y a trouvé un terrain d’élection dont la richesse n’a pas encore été totalement évaluée.
J'avais déjà évoqué Levallois-Perret à propos de l’architecte Edmond Lamoureux, qui en était originaire (voir au 18, rue Sauffroy). Un joli dépliant publié par le service de communication de la ville - qui propose plusieurs parcours architecturaux dans la commune - le signale même, en 1911, comme maire de la cité ! Il y a donc évidemment construit quelques immeubles, de belle facture et dans des styles d’une grande variété. Mais il y a beaucoup mieux à voir ! En tout cas, le quartier où se trouve les deux édifices de cet article, autour de l'hôtel de ville, recèle quelques petits bijoux qui devraient inciter le curieux à visiter toutes les rues adjacentes dans l’espoir de jolies découvertes.

Par exemple, la pittoresque maison du 44, rue Chaptal. Décor simple et assez discret, porte d’une belle élégance... Mais, surtout, curieuse ornementation des retombées d’arc... La construction n’est malheureusement pas signée. Dommage ! Sa fantaisie signale un véritable artiste, soucieux de variété, de couleur, de mouvement.



L’immeuble du 92, rue Anatole-France (dont l'adresse était initialement le n°82), n’est malheureusement pas non plus signé. Du moins, par son architecte, car les panneaux de grès portent au moins le nom de leur sculpteur, Charles Virion, qui s’était en partie spécialisé dans la représentation d’animaux. Pour la devanture de l’entreprise de pianos Lary, il eut l’idée assez saugrenue - mais le résultat est absolument superbe - de composer deux grands panneaux aux sujets insolites : des marabouts se reposant dans un marais, à gauche ; des hérons mangeant des grenouilles, à droite. Et, pour décorer le linteau d’une porte, il fit jouer de petits mammifères au milieu des branches de pin. Ceci lui évita sans doute de représenter des jeunes filles sagement installées devant des pianos, genre dans lequel il excellait sans doute bien moins ! Alexandre Bigot traduisit très probablement ces belles scènes de genre animalières en céramique ; on reconnaît les couleurs habituelles de ses grès, souvent bleus ou beiges, et sa façon de réaliser des remplissages avec de simples carreaux, des frises étroites ou avec de minuscules ponctuations presque abstraites, qui firent une grande partie du succès de ses créations.
Le reste de l’édifice porte une décoration en pierre. Il n’est pas impossible que Virion soit également l’auteur des jolis vols de canards, de grues ou de mouettes qui se développent entre les fenêtres du premier étage. Car on y reconnaît son style délicat et son goût pour les détails. Plus haut, un probable ornemaniste a complété le décor avec des fougères, aux ravissants enroulements.


Comme il n’y a pas de saison idéale pour visiter les cimetières, qui sont souvent de véritables petits musées, voici aussi une tombe absolument merveilleuse, dans le cimetière municipal. Là aussi, le monument, dessiné pour la famille Thornklen [nota : voir le P. S.], n’est signé que par un sculpteur : Paul-François Berthoud (1870-1939). Mais celui-ci a peut-être cru inutile de faire appel à un architecte, tant les différents motifs, très abondants, suffisent à donner forme et équilibre à son travail. On notera particulièrement la beauté des deux masques aux yeux fermés - qui ne sont pas sans évoquer les visages fumants de la cheminée de “La Belle et la Bête”, dans le célèbre film de Jean Cocteau -, les petits lézards pourvus d'étranges mains humaines, le dragon de la porte... L'ange assez imposant qui surmonte la chapelle est évidemment plus attendu, mais il donne une jolie silhouette à ce très gracieux monument funéraire. L’ensemble évite tout ridicule, pourtant facile dans ce domaine, grâce à un symbolisme assez complexe et une réalisation d’une superbe délicatesse. Cet art très gracieux pourrait presque faire prendre Berthoud pour le Gilbert français, ce merveilleux sculpteur Art Nouveau anglais, auteur de la fontaine de Piccadilly Circus à Londres et surtout du tombeau du duc de Clarence, dans la chapelle royale de Windsor. On ne s'étonnera donc pas que cet artiste encore très confidentiel soit bien représenté dans les collections du musée d'Orsay avec quatre pièces, malheureusement non exposées actuellement.
Toutes les photographies de cet article ont été faite par un ami, soutien du blog depuis les premiers jours. Qu’il soit ici remercié de m’avoir autorisé cet emprunt.

P. S. (du vendredi 13... mars 2009) : J'ai profité d'une jolie fin d'après-midi de tranquilité pour aller voir moi-même cette tombe, projet maintes fois reporté. Cette observation directe m'a fait constater deux choses. D'abord que les concessions ont été délivrées en 1900, ce qui donne la date assez probable de 1901 pour l'édification du monument, une de ses bénéficiaires étant morte le 25 décembre 1900. Par ailleurs, une lecture plus fine des noms inscrits sur le petit autel, à l'intérieur, permet de mieux décrypter l'inscription gravée au-dessus de la porte d'entrée (en partie peu lisible) : il s'agit donc de la sépulture Brault-Jean Thorn-Klein, tous ces noms correspondant à ceux de plusieurs membres de la même famille, dont l'inhumation en ce lieu fut donc prévue dès le début du XXe siècle.