lundi 13 février 2012

36 rue des Otages (Amiens - Somme)

Après Colmar, voici Amiens ! On imagine difficilement la présence d’un bâtiment Art Nouveau dans la capitale picarde, d’autant que celle-ci a été, comme on le sait, partiellement détruite pendant la dernière Guerre mondiale.
On peut donc parler de véritable miracle si l’hôtel Bouctot-Vagniez est encore debout aujourd’hui. C’est le chef-d’œuvre de l’architecte Louis Duthoit, dont l’agence était partagée entre Amiens, Orléans et Paris.
Cette vaste demeure a été construite à la suite du mariage d’André Bouctot et de Marie-Louise Vagniez (en 1906) et a été achevée en 1911. Ses façades relèvent de l’art gothique, mais les impressionnantes grilles sur rue annoncent déjà le style 1900 qui domine à l’intérieur de l’édifice, miraculeusement sauvegardé, même après l’occupation des lieux, pendant vingt ans, par un Muséum d’histoire naturelle !.A une époque où le Modern Style connaissait un déclin évident, ce ne fut certainement pas une petite bravade que d’y réaliser une création de grande qualité et d’un luxe très ostentatoire, dans un genre déjà largement passé de mode. L’aspect de forteresse gothique ne surprend pas vraiment : Duthoit était le fils d’un des principaux collaborateurs de Viollet-le-Duc, qui avait participé à de nombreux chantiers du grand restaurateur, dont celui de la cathédrale d’Amiens. Le moyen âge n’avait donc aucun secret dans la famille ! L’hommage au rationalisme est ici évident, par l’affirmation très claire des fonctions du bâtiment : fenêtres décalées pour l’escalier, marquise destinée à marquer l’accès à la galerie, petit corps de bâtiment en avancée pour la conciergerie. Côté jardin, une plus grande symétrie - dans un style très “val de Loire” - signale les pièces de réception, au rez-de-chaussée, et les chambres, au premier étage. Le décor sculpté reste assez sobre, même si on peut y remarquer, au passage, quelques cigognes dans leurs nids, ou des singes et des écureuils facétieux. La majeure partie du rez-de-chaussée est consacrée à trois salons en enfilade, donnant sur une large galerie orné de vitraux, assez sombre, aboutissant à un bel escalier desservant l’étage privatif de l’hôtel. Le départ de cet escalier est agrémenté de lézards en bronze doré, émergeant de branches de pin et tournés vers les belles pâtes de verre, œuvres de la maison Daum - comme partout ailleurs dans l’édifice -, qui tamisent la lumière des ampoules électriques. Le plus petit salon est aujourd’hui le bureau du directeur de la Chambre régionale de Commerce et d’Industrie de Picardie, aujourd’hui propriétaire de l’hôtel. Entre la cheminée, les tentures murales et les stucs des plafonds, la décoration florale est assez diversifiée : on y reconnaît, entre autres, des roses, des œillets, du lierre, sans doute aussi du liseron. Plus homogène est le salon central, qui n’est séparé du bureau que par des panneaux de vitraux d’un style déjà presque Art Déco. Cette salle, vraiment princière, se développe autour d’une imposante cheminée de marbre blanc, et son décor est consacré à l’hortensia, visible jusqu’à la souche d’un lustre au dessin virtuose. Encore plus extraordinaire, sans doute, est la dernière pièce de réception, la salle à manger, dont la cheminée, en porphyre et en bronze, est couronnée par un couple d’aigles se détachant sur un fond de mosaïque où on peut voir des pins, dont les pommes, les aiguilles et les branches servent de base à la décoration murale de la salle toute entière. Là aussi, le lustre central donne lieu à un grand morceau de virtuosité, en particulier dans le prolongement des lignes du luminaire sur le plafond, qui donnent lieu à une composition purement décorative d’un extraordinaire raffinement. L’hôtel Bouctot-Vagniez est évidemment une demeure très exceptionnelle par la préservation de son décor, des meubles de la salle à manger, des vitraux, et jusqu’aux tentures des différentes pièces, éléments particulièrement fragiles car souvent remplacés à chaque changement de mode. Sans doute avons-nous là le dernier chef-d’œuvre de l’Art Nouveau français.
On saura donc reconnaissants à la Chambre de Commerce de veiller à la préservation de l’ensemble de la maison - qui n’a été classée Monument historique qu’en 1994 -, et d’autoriser parfois la visite des salons du rez-de-chaussée. Malheureusement, l'étroitesse de l'hôtel est évidente et un grand bâtiment annexe est en cours de construction. Celui-ci a l'inconvénient d'être très proche de l'édifice de Duthoit, dont on ne pourra bientôt plus qu'imaginer l'environnement d'origine.

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