mardi 24 février 2009

21-21 bis rue Pierre-Leroux (7e arrondissement)


Paul Lahire fut à la fois le propriétaire et l’architecte de ce double immeuble, situé dans une très modeste rue du VIIe arrondissement. Il en fit publier la demande de permis de construire, le 11 novembre 1907. A première vue, son édifice ne se singularise en rien de son environnement, ni par des saillies importantes, ni par un luxe décoratif particulier.
Néanmoins, le fait d’avoir entièrement revêtu sa façade de carreaux de grès d’Alexandre Bigot aurait pu signaler son travail comme une œuvre audacieuse, à la manière des immeubles déjà construits par Jules Lavirotte entre 1900 et 1904, avec le même céramiste, ou celui de la rue Claude-Chahu, œuvre de Charles Klein, réalisée en 1903 en collaboration avec Emile Muller. Mais il se présente, en fait, comme un travail de transition entre le très novateur édifice des frères Perret, rue Franklin - lui aussi de 1903 -, dont il adopte la sobriété décorative et jusqu’à certains éléments en forme de pastilles, principalement visibles dans les panneaux d’inspiration végétale, et le bel immeuble d’ateliers d’artistes d’André Arfvidson de la rue Campagne-Première (1911), où le revêtement céramique fait largement usage d’un agencement géométrique. L’implication de Bigot, dans ces différents projets, leur confère une évidente parenté formelle qu’il n’est pas difficile de relever.

Pour l’essentiel, l’immeuble de Lahire est revêtu de carreaux géométriques de couleur crème ou d’un bleu ciel très discret, limités à des cercles incisés s’interpénétrant pour former des rosaces. Il me semble que ce parti, à la fois sobre et parfaitement couvrant, a pu être inspiré par les expériences similaires tentées, quelques mois auparavant, par Gentil et Bourdet, auteurs des céramiques des beaux immeubles de Bouwens van der Boijen du quai Anatole-France. Néanmoins, les consoles des balcons sont plus richement décorées, avec des motifs d’écailles et de coquilles, de feuilles de marronniers ou de simples pastilles diversement colorées. Certaines frises laissent deviner de très discrets escargots, et la clé de voûte de chacune des deux portes d’entrée s’orne d’un gros hanneton brun sur fond bleu.

Ces quelques éléments figuratifs restent dans une gamme de teintes volontairement restreinte, où dominent le brun, le blanc, le bleu et le vert. Ainsi, l’édifice ne présente aucune outrance de couleur, ni rien d’ostentatoire ou d’agressif, au point qu’on pourrait éventuellement passer devant sans vraiment le regarder. Ce serait dommage, tant son décor mérite de le faire figurer parmi les belles réalisations de la céramique architecturale de Paris, malgré la notoriété restée assez confidentielle de son architecte.



PS : Vous avez dû être étonnés - et peut-être frustrés - de ne plus voir de nouveautés sur ce blog pendant deux mois. A cela, plusieurs raisons : d’abord, je tenais à terminer la publication des demandes de permis de construire sur “Paris en construction” (ce qui est maintenant fait). Ensuite, j’ai pensé qu’il y avait déjà tellement de choses à lire que vous n’auriez sans doute pas remarqué ce silence...
Mais certains d’entre vous se sont manifestés. Je dois donc leur avouer que, ces derniers temps, des soucis personnels m’ont enlevé tout le plaisir d’écrire. Me voilà revenu. Déduisez-en ce que vous voudrez... et vous aurez raison.

8 commentaires:

Anonyme a dit…

merci, je te souhaite une bonne reprise.voila une belle découverte pour moi et je me pose toujours la même question pour reconnaître Bigot de Gentil et Bourdet.
Les feuilles de marronniers sont très réussies.
Macdo

Le mateur de nouilles a dit…

Il est certain que tous les céramistes de cette époque s'influençaient mutuellement, ce qui n'arrange rien (sans compter un certain nombre d'entreprises qui n'ont pas hésité à pasticher ou même à piller quelques modèles). Néanmoins, on note chez Bigot une tendance plus particulièrement "sculpturale" dans ses décors de façades, auxquels les architectes participaient activement. Gentil et Bourdet s'en écartent assez vite, optant pour une plus grande géométrisation. Mais c'est surtout la mosaïque de grès qui permettra de les reconnaître plus aisément, technique qui fera leur succès pendant toute la période Art Déco.
Qu'on se rassure : des travaux importants sont en cours, tant sur la céramique Art Nouveau (en général) que sur Gentil & Bourdet (en particulier). Il existe d'ailleurs déjà, sur eux, un site internet tout à fait passionnant.

O.P. a dit…

Chouette, c'est reparti ! Plutôt bon signe... :))

Guiom, filmmaker a dit…

Welcome back !

Un billet qui m'évoque cette question : Bigot a sûrement édité un voire plusieurs catalogues généraux de ses créations. Peut-on trouver ces brochures aux Arts-Décos ou à Fornay ?

Le mateur de nouilles a dit…

Oui, il existe des catalogues commerciaux de Bigot. Le plus intéressant, si ma mémoire est bonne, date de 1903. Il doit bien en exister dans diverses bibliothèques parisiennes, ce ne doit pas être un problème pour les trouver. Mais pas à Fornay... car cette bibliothèque s'appelle plutôt : Forney.

Geneviève a dit…

De liens en liens, j'arrive ici... et je découvre une mine d'or! C'est passionnant toutes ces balades proposées. J'aime l'architecture et J'adore l'art nouveau mais j'ai fort peu de "références". J'habite près de Rennes et je fréquente souvent Brest (pas entièrement détruit pendant la guerre contrairement à ce que l'on croit) Avez vous des articles sur ces 2 villes, je ne crois pas... Avez vous écrit UN LIVRE ?

Geneviève a dit…

J'ai, comme seule référence historique la "Grammaire des immeubles parisiens" de Claude Mignot... Avez vous des lectures à me conseiller ?

Le mateur de nouilles a dit…

Chère Geneviève,
Mille mercis pour vos commentaires. Vous constaterez que je n'ai rien écrit sur Rennes ou Brest (mes incursions hors de Paris sont des "gourmandises", qui ne doivent pas dépasser une proportion raisonnable ; mais sait-on jamais). Quant à des confidences sur moi-même... non, pas pour le moment.
Pour ce qui est la littérature sur l'Art Nouveau, elle est abondante. Vous devriez trouver facilement votre bonheur. Je ne conseille généralement rien, tout est affaire de sensibilité personnelle. Mais j'aime particulièrement le "Journal de l'Art Nouveau" de Jean-Paul Bouillon, un livre vraiment intelligent.