samedi 30 août 2008

Jeu 2008 - Envoi n°11 : 75 Digue de Mer (Dunkerque - Nord)


Terminons notre petite visite de Dunkerque, toujours en compagnie de O. P., avec deux édifices de Jules Potier (1872 -1926). Cet architecte était le neveu de Gabriel Pagnerre, architecte très fécond dans le département du Nord.
Potier semble avoir été plus spécifiquement attaché à la ville de Dunkerque, et plus spécialement à ce quartier très singulier de Malo-les-Bains qui, incontestablement, mérite une petite visite.

Sur la Digue de Mer, où furent construites tant de jolies villas aujourd’hui disparues, Potier a conçu, vers 1905, la maison “Quo Vadis”, au n°75. Sa conservation apparaît aujourd’hui exceptionnelle, même si elle ne nous est pas tout à fait parvenue dans son état d’origine, tant les destructions et “rénovations” ont affecté cette partie de la ville. Si elle a perdu son balcon métallique, au premier étage - remplacé par un élément vitré d’un dessin très médiocre, sur lequel le nom de l’édifice a été stupidement ajouté une seconde fois -, elle a heureusement pu sauvegarder l’essentiel de son décor en tôle émaillée, aux couleurs douces et au graphisme séduisant.

La maison vaut surtout pour des formes originales, rondes autour de la fenêtre du deuxième étage, plus “chinoises” au niveau supérieur. Malheureusement, une surélévation lui a fait perdre, à une époque déjà ancienne, ses jolies tuiles vernissées et le clocheton qui achevait de donner une silhouette élégante à cette construction toute simple.
Mais on peut se satisfaire de ces quelques dommages du temps : en regardant la carte postale ancienne, on s’apercevra que la maison d’à côté a été plus sauvagement dénaturée...

Rassurons-nous au n°25 de la place Turenne, où Jules Potier a construit une charmante petite maison qui nous est parvenue dans un bien meilleur état. Si les briques utilisées n’avaient pas cette couleur soutenue qui signale bien les édifices du nord de la France, on pourrait facilement se croire dans une rue de Nancy. Potier a certainement connu, par la presse de l’époque, les constructions d’Emile André, dont les fenêtres ont parfois cette forme de cœur qu’on voit ici au rez-de-chaussée. A l’architecture nancéienne, Potier emprunta aussi le pignon néo-gothique, beaucoup plus rare dans la région des Flandres.

Le dessin de la façade est équilibré et les éléments Art Nouveau participent à l’impression de solidité assurée qu’on se doit d’y reconnaître. La seule petite coquetterie, charmante, qu’on pourrait éventuellement lui reprocher réside dans les deux minuscules visages qui apparaissent sous les colonnes du balcon du premier étage. Leur style ne serait pas incompatible avec le peu que nous savons de l’art de Maurice Ringot (voir l’article précédent) et nous ne serions pas surpris d’apprendre qu’il collabora à ce chantier : les sculpteurs “modernes” ne devaient pas être si nombreux que cela à Dunkerque, et Ringot a dû avoir pour lui l’essentiel du marché, dans le domaine de la sculpture “1900”.

Jeu 2008 - Envoi n°10 : 51 avenue Gustave-Lemaire (Dunkerque - Nord)


Puisque O. P. m’a envoyé des images de plusieurs édifices de Dunkerque, tous plus intéressants les uns que les autres, restons donc dans cette ville où l’Art Nouveau s’est développé d’une façon assez extraordinaire, principalement dans le quartier plus balnéaire de Malo-les-Bains.
La maison Ringot est une construction vraiment étonnante, joyeuse et inventive, couverte d’une multitude de petits motifs charmants, parmi lesquels on distinguera des bustes de jeunes femmes, au-dessus des deux fenêtres du rez-de-chaussée, des animaux, sur les tympans de celles du premier étage, et partout ailleurs des plantes envahissantes, principalement des roses et des tournesols.

Le style général de l’édifice est néo-gothique, mais les détails sont plutôt d’inspiration baroque, relevant de ce “style nouille” qui reste encore quelque chose de très surprenant et d’extraordinairement divertissant.
Le balcon du premier étage, paraissant sorti tout droit d’une scène de “Roméo et Juliette”, est un motif d’une grâce élégante, mais qui n’aurait jamais pu être construit au moyen âge, ni même au XVIIe siècle. Il n’est que fantaisie, caprice, décor, comme l’essentiel des surprenantes sculptures de cette façade.

Les auteurs de cette curiosité ont pour nom : Ringot. L’un était entrepreneur et l’initiale de son prénom était “E.” ; l’autre était sculpteur et se prénommait Maurice. Il semble évidemment probable que les deux hommes appartenaient à la même famille et que la maison fut construite pour l’un d’entre eux. L’importance du décor semble suggérer que ce fut pour le sculpteur lui-même, qui en conçut peut-être aussi le plan.

La façade était-elle polychrome à l’origine ? S’il est vrai que les rehauts de jaune qu’on y voit aujourd’hui permettent de souligner quelques jolis détails, cette coloration semble pour le moins excessive, accentuant le caractère tout de même un peu “kitsch” du décor. Pour ma part, je doute que les fleurs, les visages - et même quelques oiseaux isolés - aient pu avoir été teintés à l’époque de la construction. On peut imaginer que certaines lignes d’architecture avaient pu être alors légèrement soulignées, mais sans toutefois pousser trop loin une polychromie qui, à l’heure actuelle, ressemble presque à un “coloriage”. Il n’en reste pas moins que le résultat est singulier, amusant, surprenant, même s’il semble peu conforme aux intentions originelles des Ringot.
La porte d’entrée et sa fenêtre adjacente font l’objet d’un joli traitement, notamment au niveau du travail de ferronnerie. C’est dans le soubassement du balcon, qui sert aussi d’auvent à l’entrée de la maison, qu’on trouve les signatures des auteurs de l’édifice.

Maurice Ringot a collaboré à plusieurs monuments publics de Dunkerque. Celui qu’il réalisa pour le Cinquantenaire de Rosendaël - nom d’un autre quartier de Dunkerque - aurait pu disparaître si on n’avait pas eu la bonne idée de lui trouver un nouvel emplacement. En effet, construit en 1909 par l’architecte Arthur Gontier, il avait alors été installé devant l’église Notre-Dame-de-l’Assomption. En 1921, on déplaça cette singulière pâtisserie sur la place Voltaire, un peu plus au nord.

Jeu 2008 - Envoi n°9 : 18 rue de l’Ecluse-de-Bergues (Dunkerque - Nord)


Les Bains dunkerquois sont un drôle d’édifice. Ils avaient été conçus, en 1896, comme une sorte de petit palais arabe sur lequel aurait poussé une étrange cheminée d’usine. Trois architectes lillois furent associés pour dessiner cette curiosité : Louis Gilquin, Georges Boidin et Albert Baert (1). Elle contenait à la fois une piscine, un bains-douches et un lavoir public.

L’originalité du bâtiment, outre le fait de sacrifier à la mode de l’orientalisme - style de nombreuses maisons construites par les riches industriels de Lille, à la fin du XIXe siècle, qui ont malheureusement toutes été détruites -, tient à la forme de coquille de son entrée principale et à la présence pittoresque de faïences à la polychromie variée. Juste à côté de la sous-préfecture, le bâtiment avait de quoi surprendre. Et, malgré son état actuel, il peut encore exciter un regard attentif.

Car, hélas, les Bains dunkerquois ont très rapidement perdu coupole, minarets et cheminée. La piscine resta en activité jusque dans les années 1960, mais cela n’empêcha nullement le bâtiment de décliner progressivement. Inexorablement... Il est aujourd’hui fermé, muré, tagué, et son avenir semble d’autant plus incertain que la sous-préfecture pourrait profiter d’une éventuelle destruction pour s’agrandir. Du moins est-ce une information qui circule... Ainsi va la vie, où les édifices les plus singuliers sont toujours menacés de disparition.

Construit à une date un peu trop précoce, il ne s’agit pas encore d’un édifice Art Nouveau, malgré sa polychromie joyeuse et ses formes originales. L’influence orientale y est trop prédominante, jusque dans l’imitation du célèbre bleu des faïences arabes. Néanmoins, quelques détails annoncent déjà le style qui allait véritablement émerger, en France, à partir de 1898 : la belle anse de panier de la petite porte annexe, en particulier, se termine d’une façon qui ne demande qu’à devenir un de ces coups-de-fouet caractéristiques du Modern Style.
Merci à O. P. de nous faire découvrir cette étrangeté, et de nous inviter à aller y jeter un coup d’œil, avant qu’il ne soit trop tard.

Je profite de l’occasion pour signaler que, quelques années plus tard, Baert et Boidin - qui furent associés pendant une assez longue période - ont construit deux singulières maisons jumelles dans le quartier de Malo-les-Bains, sur la Digue de Mer : “Les Mouettes” et “Brise Folle”. L’urbanisme n’a malheureusement pas épargné cette jolie promenade, qui a perdu une partie de son charme d’antan, ainsi que certaines de ses plus singulières constructions. Les bizarreries de Baert et Boidin, encore une fois inspirées par un Orient réinventé, ont malheureusement fait partie des victimes de la spéculation immobilière. Heureusement, les “Monographies de bâtiments modernes” de Raguenet leur ont consacré quelques pages, en 1908.

(1) Albert Baert (1863-1951) est surtout connu pour avoir construit, dans les années 1920, la piscine de Roubaix, aujourd’hui transformée en un musée magnifique.

jeudi 21 août 2008

Jeu 2008 - Envoi n°8 : 98 boulevard des Anglais (Nantes - Loire-Atlantique)


D’une façon assez étonnante, la villa Jeannette, construite à Nantes par Ferdinand Ménard et E. Le Bot a été assez bien publiée en son temps. D’abord par Raguenet, dans ses recueils malheureusement très difficiles à dater, qui nous apprend qu’elle fut édifiée pour M. Morinet, l’un des principaux photographes de Nantes. Ensuite dans un recueil de planches, intitulé “Villas et petites maisons du 20e siècle”, publié sous la direction de l’architecte L. Sézille. Là encore, l’album n’est pas daté. Enfin, plus récemment, la maison est décrite et reproduite dans un ouvrage consacré au “Patrimoine des communes de Loire-Atlantique”, qui lui donne la date de 1908.

On ne sait pas grand chose sur ces deux architectes nantais, sauf qu’ils furent associés pendant une longue période, au cours de laquelle ils édifièrent, au moins, une autre maison à Nantes, mais aussi les villas Massabielle, Gregoria, Ker Ovzen et Siebel à La Baule.
Le boulevard des Anglais s’appelait, à l’origine : boulevard de la Chézine. Il est situé dans un quartier excentré qui, à l’époque, devait déjà sentir bon la campagne.

Par rapport aux documents anciens, la maison est dans un état pratiquement parfait. En dehors du fait que son balcon fermé, en encorbellement sur la rue, semble avoir été en bois naturel, alors qu’il est aujourd’hui peint en blanc, il n’a perdu que le grand panneau de faïence qui portait le nom originel de la propriété. ”Jeannette” était certainement le prénom d’un membre de la famille Morinet - sa femme, ou peut-être sa fille -, et il n’eut évidemment plus de justification lorsque la maison changea, sans doute, de propriétaire. On peut néanmoins supposer que ce panneau existe toujours, simplement recouvert par un simple badigeon qu’un petit nettoyage suffirait à faire réapparaître. En revanche, les quelques vitraux visibles sur les photographies anciennes semblent avoir définitivement disparu.

La publication de Raguenet offre l’avantage de nous donner le nom de tous les artisans ayant collaboré à son édification. On y apprend ainsi que la belle grille, heureusement demeurée en place, est de Ménard et Gourdon, que le sculpteur, auteur des petits animaux cocasses qui animent la belle fenêtre ovale du rez-de-chaussée (un écureuil en clé de voûte et deux grenouilles ; deux lézards apparaissent autour de la porte d’entrée), est un certain Ripoche. Enfin les faïences, dont je viens de dire qu’elles ne sont partiellement plus visibles, venaient de chez Gilardoni et Brault, seule entreprise parisienne investie dans le chantier.

Cette maison est une très belle réalisation. Elle montre une jolie influence nancéienne dans la grande fenêtre du rez-de-chaussée et présente un assez curieux et imposant belvédère, couronnant la travée intermédiaire du bâtiment. Les changements de goût auraient pu être fatals à cet élément essentiel, qui donne toute son élégance à la silhouette de la villa Jeannette. Mais il a heureusement assez bien traversé le temps et demeure aujourd’hui presque intact, n’ayant perdu que ses garde-corps. Le détail est néanmoins important, car il semble vouloir dire que cette partie de la maison, pour des raisons évidentes de sécurité, n’est plus utilisée. On peut donc supposer que son entretien est devenu aléatoire et sans doute même hypothétique. Il apparaît donc comme une partie fragile de l’édifice, dont la conservation pourrait être un jour menacée.
Remercions vivement Gu. V. pour l’envoi de cette ravissante villa, dont l’élégance fut alors parfaitement remarquée par les commentateurs. Et félicitons-le pour sa rapidité : un jour ou l’autre, j’aurais bien fini par en entendre parler !

Jeu 2008 - Envoi n°7 : boulevard Saint-Denis (Courbevoie - Hauts-de-Seine)


Ce second envoi de M. V. est documentairement très intéressant, puisqu’il propose une seconde œuvre de l’architecte Coulon, dont je vous avais proposé d’admirer un incroyable chef-d’œuvre, rue Galliéni, également à Courbevoie, mais dans le quartier plus spécifique de Bécon-les-Bruyères.
La jolie petite maison bourgeoise du boulevard Saint-Denis, à l’angle de la rue Saint-Pierre, est d’un aspect évidemment plus sage. Mais l’architecte, en particulier grâce à une certaine diversité dans l’emploi décoratif de la brique rouge, a su donner un charme très certain à son travail.

Surtout, il a usé d’une petite coquetterie intéressante, qui montre bien qu’il n’était pas un architecte banal : un esseulier paraît relever le toit, à l’angle des deux rues, et soutenir le joli détail des cheminées, réunies en un très mignon petit édicule en briques. Cet angle a fait l’objet de tous les soins d’Eugène Coulon - si je n’avais peut-être pas donné son prénom, lors de mon précédent article, sa belle signature présente ici son identité complète -, qui a même agrémenté une partie de mur vide avec un motif ornemental d’une ravissante composition.

Ailleurs, on retrouvera, sans surprise, les panneaux de faïence à motifs floraux qu’on voyait déjà sur la rue Galliéni. Il semble qu’il puisse s’agir du même artiste et, au moins, de la même faïencerie.
L’entrepreneur a gravé son nom - Dhéron -, au dessous de la date : 1906. Cette maison-ci est donc un peu plus tardive que celle de Bécon-les-Bruyères.
Si on peut apercevoir de jolies ferronneries sur la porte d’entrée, le caractère Art Nouveau reste tout de même assez modéré. Par exemple, la clôture n’offre aucun cachet particulier.

Les photographies sont un peu frustrantes, dans le sens où elles ne permettent pas d’admirer le joli buste de femme, qu’on devine au-dessus de la même porte d’entrée. Le peu qu’on en voit ressemble à un très agréable morceau de sculpture.
Quelqu’un d’autre saura-t-il me trouver une troisième œuvre de Coulon, tout aussi intéressante, à Courbevoie ou dans ses environs immédiats ? Voilà un artiste qui mérite qu’on en connaisse un peu plus sur lui.

Entr’acte n°25 : rue Montagne-de-la-Cour (Bruxelles - Belgique)


On me pardonnera de vous proposer... “un dernier pour la route”. Je veux parler d’une construction bruxelloise, et non pas d’une bière, évidemment. Mais vous pouvez me lire en vous servant une bière, ce n’est pas interdit.
En effet, j’aurais bien des scrupules à m’éloigner de Bruxelles - nos vacances ne sont pas terminées et d’autres lieux nous attendent -, sans parler d’une petite merveille qui, pendant longtemps, aurait pu faire croire qu’elle allait alimenter ma rubrique de “cadavres exquis”.


Comme le prouve une image ancienne (mais pas si vieille que cela), le magasin Old England, construit par Paul Saintenoy (1862-1952), fut longtemps une sorte de gros bateau rouillé, attendant presque la démolition comme un soulagement. Les extraordinaires arborescences métalliques de 1899 - et notamment sa délicate tourelle d’angle suspendue - avaient totalement disparu, ainsi que sa polychromie chatoyante. Le nom même du magasin avait disparu de la façade et si les balcons avaient encore un certain charme Art Nouveau, il semble bien qu’ils étaient alors amputés de toute ce qui en faisait une délicate dentelle ornementale.

Ce qu’on peut aujourd’hui admirer, et qui est devenu le musée des instruments de musique en 2000, est donc une reconstitution, plus qu’une simple restauration, car trop d’éléments originaux manquaient déjà lorsque l’Etat belge acquit l’édifice en 1978.
Le résultat est assez extraordinaire car, si dans le détail, on peut sans doute faire des reproches à cette “résurrection” - notamment le remplacement des articles du magasin par des portées de musique, sur les enseignes extérieures (ils constituent un motif visuellement un peu trop “maigre”), alors que le nom d’Old England a heureusement réapparu à son emplacement d’origine -, on ne peut qu’être ravis par la recréation de la tourelle, véritable objet d’orfèvrerie suspendu entre ciel et terre, le retour de la couleur et la transformation du bâtiment en un lieu largement ouvert au public.

On peut ainsi entrer pour admirer le beau travail de ferronnerie imaginé par Saintenoy, ses étonnants piliers de fonte aux arabesques savantes, en plus des collections d’un musée tout à fait passionnant. Bruxelles a su, en quelques années, sauver quelques joyaux de l’Art Nouveau en en faisant des musées d’un intérêt indéniable. Souvenons-nous que les anciens magasins Wauquez, de Horta, ont ainsi été sauvés en devenant le Centre belge de la Bande Dessinée.

vendredi 15 août 2008

Entr’acte n°25 : rue Defacqz (Bruxelles - Belgique)


L’Art Nouveau serait-il né dans cette rue au nom bizarre ? En effet, si on exclue le génie isolé de Gaudi, qui créa à Barcelone un art très particulier, mais qui resta pour l’essentiel peu connu du reste de l’Europe, on ne peut guère parler de cette architecture nouvelle avant l’édification de la maison personnelle de Paul Hankar, au 71, rue Defacqz, en 1893.
Paul Hankar (1861-1901) fut probablement l’architecte le plus maudit de toute l’histoire de l’Art Nouveau. On peut dire que l’essentiel de ses œuvres a disparu de façon irrémédiable, comme si un mauvais génie s’était employé à les faire disparaître, les unes après les autres, empêchant à l’apport essentiel de ce génie mort trop jeune d’être mieux compris de nos contemporains. Fort heureusement, trois de ses édifices importants ont été conservés dans cette rue Defacqz, non loin de la rue de Turin (aujourd’hui rue Paul-Emile-Janson) où Victor Horta marqua son entrée dans l’Art Nouveau, avec l’hôtel Tassel (lui aussi terminé en 1893).

Au premier regard, la maison d’Hankar n’est sans doute pas faite pour susciter l’admiration. Composée de deux travées totalement différentes, elle fut longtemps noyée dans la grisaille bruxelloise. Ma photographie d’ensemble, datant d’une bonne quinzaine d’années (et peut-être plus...), témoigne amplement que ses couleurs et ses motifs étaient alors presque totalement cachés par la pollution.
Un nettoyage lui a heureusement rendu son aspect d’origine, celui qui marqua le jeune Guimard lorsqu’il vint séjourner à Bruxelles en 1895, et qui le conduisit à en faire une belle aquarelle (Paris, musée des Arts décoratifs). Cette aquarelle semble indiquer que le Français n’était probablement venu en Belgique pour rencontrer Victor Horta, alors totalement inconnu, mais bien Paul Hankar, dont le nom commençait à émerger.

Pour bien être comprise, la façade de cette maison mérite d’être regardée d’un peu près, en particulier parce que des éléments de symbolisme s’y dissimulent, dans les charmants sgraffites un peu naïfs. En particulier, on remarquera les quatre oiseaux qui, dans des sortes de lunettes, sont chargés de représenter les moments de la journée : matin, jour, soir et nuit. Si la chauve-souris convient très bien au dernier panneau, l’hirondelle qui la précède se déploie devant des fils électriques, allusion à cette invention encore récente qui commençait à révolutionner l’habitat urbain.

Ailleurs, on sera plus circonspects sur la signification du petite animal - lion ou renard ? - qui se dissimule au milieu d’une abondante végétation, dans le treillage du bow-window qui masque en partie sa tête. Sur les consoles de ce bow-window, des médaillons sculptés représentent de petits animaux, comme des reptiles ou des insectes, dont la signification semble également difficile à interpréter.
On admirera les quelques ferronneries, d’un Art Nouveau encore timide, mais déjà presque affirmé, ainsi que la date, incluse dans un autre sgraffite, à motif d’hortensias.
L’architecte a signé son œuvre de façon assez voyante, affirmation d’une jeunesse fière de son talent. Par la suite, on ajouta une plaque pour signaler l’intérêt de l’édifice au passant, et Paul Hankar y est qualifié de “architecte novateur”.

Quelques années plus tard, en 1897, il édifia une maison beaucoup plus imposante et ambitieuse, pour le compte du peintre Ciamberlani. Ses deux immenses baies vitrées, presque entièrement circulaires, l’ont rendue célèbre, au point qu’elle est pratiquement devenue l’édifice emblématique de l’architecte.
En quelques années, Hankar était parvenu à maîtriser l’inspiration pittoresque, mais passablement brouillonne, de ses premiers travaux. Avec l’atelier Ciamberlani, on peut même dire qu’il inventa une sorte de classicisme à l’intérieur du mouvement Art Nouveau, grâce à l’harmonie évidente de la composition, comme la parfaite symbiose de tous ses éléments constitutifs.
L’importance accordée au sgraffite est justifiée par le fait que le commanditaire fut lui-même l’auteur des cartons, représentant les trois âges de la vie, au “bel étage” - comme on dit à Bruxelles -, et sept des travaux d’Hercule, sous le comble.


Ici aussi, je propose une image prise de l’immeuble il y a quelques années, afin qu’on puisse la comparer à son état actuel. Une belle restauration a rendu tout son éclat à l’édifice, et une impeccable lisibilité à toutes ses parties peintes. On peut maintenant savourer pleinement la fraîcheur des ors, les notes saillantes des rouges, qui mettent enfin en valeur les camaïeux de bruns et de gris des dessins.
La maison Janssens, construite l’année suivante (1898) sur la parcelle d’à-côté, au n°50, est un édifice d’aspect plus simple, mais qu’il n’est pas inutile de regarder, à titre de comparaison. Hankar y effectue un nouvel exercice de style, et se montre presque capable d’inventer l’Art Déco avec plus de vingt ans d’avance.

Ne quittons pas cet extraordinaire artiste, capable de se renouveler sur chacun de ses chantiers, sans montrer un détail de la vitrine de la boutique du chemisier Niguet, devenu par la suite un magasin de fleurs. Le fait que les décorations de magasins étant plus fragiles, face aux changements de goût, la conservation de cette œuvre de Hankar apparaît d’autant plus providentielle.

L’architecte réalisa ce travail en 1897, au 13, rue Royale, en collaboration avec le peintre et affichiste Antoine Crespin, qui avait d’ailleurs collaboré à la maison de Hankar dont il avait dessiné les cartons des sgraffites. Le style de la chemiserie est d’un Art Nouveau totalement graphique, composé d’arcs de cercle d’une merveilleuse nervosité, parfois soulignés par de petits éléments en cuivre. La boutique a fait récemment l’objet d’une restauration, qui a permis de redécouvrir, à l’intérieur, les panneaux peints originaux du plafond, dus à Crespin, longtemps recouverts sous un simple badigeon bleu uniforme.

Entr’acte n°24 : rue Vanderschrick (Bruxelles - Belgique)


J’avoue avoir une particulière affection pour Ernest Blérot (1870-1957), architecte bruxellois particulièrement prolifique, et dont quelques-unes des œuvres les plus singulières ont été construites dans des quartiers alors très populaires, notamment autour de la rue Vanderschrick, où sa signature, aussi belle et voyante que celle de Gustave Strauven (1), se retrouve de maison en maison...

Le charme de ce créateur est peut-être d’avoir su faire feu de tout bois, prenant à tout le monde des traits de leur style pour forger le sien, protéiforme, changeant, répétitif ou parfois même totalement unique. J’en veux pour preuve sa maison personnelle de la rue Vilain-XIV, qui fut scandaleusement détruite, et dont le volume important était singularisé par d’imposantes ferronneries florales (qui, elles, ont été partiellement conservées...).
Dans son travail, on retrouve la finesse du travail de la pierre de Horta - auquel il emprunta la forme de certains ornements -, le goût de Hankar pour les sgraffites, l’outrance de Strauven dans le travail du métal. Surtout, on remarque dans ses maisons des habitudes de décoration - notamment une sorte de linteau en forme d’enseigne, destiné à recevoir un sgraffite -, auxquelles il apportait les infimes variations susceptibles d’individualiser chaque bâtiment. La couleur, la nature même des ornements, achèvent toujours d’apporter une note singulière à ses œuvres.
Je serais bien incapable de tracer un itinéraire idéal pour ceux qui voudraient aller à la rencontre de Blérot. Son œuvre est beaucoup trop abondant ! Mais au moins puis-je signaler quelques bâtiments - presque au hasard -, à partir desquels on pourra ensuite aller, presque à l’aveuglette : un Blérot en cache toujours un autre (du moins n’y en a-t-il jamais un autre bien loin !).

La rue Vanderschrick est certainement un bel exemple de son habileté à varier une formule, presque à l’infini. En inversant l’agencement des divers éléments (balcons, encorbellements fermés), en alternant les éléments peints et vitrés, en jouant sur les couleurs et l’importance des ferronneries, il sut réaliser des édifices singuliers à partir du même principe, sinon d’un plan identique. La qualité et la variété des sgraffites apportent un supplément non négligeable à certaines de ces maisons, notamment lorsqu’il y déploie un ravissant coucher de soleil.

Ces maisons datent des années 1900-1904, pour l’essentiel. Grâce aux millésimes soigneusement gravés par l’architecte à côté de sa signature, on peut pratiquement suivre la construction de la rue, d’année en année. La plus imposante de ces constructions forme un angle avec une autre rue, et un joli restaurant (de 1902) en occupe le rez-de-chaussée. Dans l’ornementation de la pierre de façade, Blérot a réalisé des variations sur plusieurs motifs de Horta, notamment d’une palmette à la rare élégance.

La superbe façade du 41, place Mortichar se signale par la beauté de ses vitraux, par un autre coucher de soleil peint, et une quantité d’autres détails décoratifs, anguleux ou arrondis, qui relèvent d’une imagination incroyablement fertile. Pourtant, la lisibilité de l’ensemble n’est jamais atténuée par ces petites coquetteries de détail, qui relèvent du domaine de la fantaisie et de l'invention, mais sans jamais prétendre devenir le seul intérêt de l'architecture.

Ailleurs, au 44 rue Belle-Vue (1899), on savourera l’audacieuse et amusante composition d’une porte d’entrée - qui était d’une courageuse couleur rose, l’année où je m’y suis rendu ! -, mélange heureux de bois et de métal. Dans ces détails - importants car toujours plus immédiatement visibles -, Blérot se montre toujours inventif et virtuose.

La rue Darwin propose, elle aussi, plusieurs œuvres de Blérot. Celle du n°15 est sans doute un peu tardive (1905), mais elle présente une sorte de résumé de quelques traits décoratifs de l’architecte : le sgraffite au coucher de soleil, l’arbre sculpté comme soutien du bow-window, la forme si caractéristique de ses panneaux de bois ou les circonvolutions à la fois simples et inventives de ses ferronneries. Sur la maison voisine, au n°17, le sgraffite est demeuré inachevé. Son dessin particulièrement élaboré est donc resté blanc.

L’architecture de Blérot est charmante, souvent inventive, jamais agressive. Elle pourrait parfaitement symboliser l’Art Nouveau bruxellois, complexe dans le détail, mais toujours dans une structure clairement lisible. Les ornements restent toujours très graphiques et sentent encore leur planche à dessin. Mais la couleur et l’imbrication des matériaux suffisent souvent à enrichir des volumes simples, pour donner, à une population modeste, un habitat original et pittoresque.

(1) Signalons ici un trait singulier de Victor Horta, qui fut l’un des rares architectes Art Nouveau à ne pas... signer ses édifices. Ce qui est peut-être un indice pour les identifier !

Entr’acte n°23 : 246 avenue Louise (Bruxelles - Belgique)


Après l’Espagne, vous plairait-il de faire à nouveau une petite halte en Belgique ?
Bruxelles est d’une telle richesse qu’un blog entier ne suffirait pas à en épuiser les trésors. En 1900, le pays avait à peine soixante-dix ans d’existence (septante années, en version originale !) et profitait de son exceptionnelle situation géographique pour redevenir un des plus importants pivots économiques de toute l’Europe de l’Ouest. Le domaine artistique ne pouvait que suivre : pensons à la littérature et à la peinture symboliste, pour ne pas trop nous étendre sur le sujet.
Néanmoins, l’Art Nouveau bruxellois tira sa spécificité de deux paramètres, qui auraient pu lui être un handicap. En premier lieu, les parcelles y sont généralement très étroites, ce qui ne permet pas toujours un traitement opulent des façades. Mais les Belges - un peu comme les Lyonnais - étaient-ils réellement désireux de montrer leur richesse ou de faire, entre eux, des concours d’excentricité ?

L’œuvre de Victor Horta (1861-1947), qui fut l’un des initiateurs historiques de l’architecture Art Nouveau, est la démonstration même de cette particularité belge. Ses maisons, comme l’hôtel Tassel ou sa maison personnelle, aujourd’hui devenue musée, proposent des façades très raffinées, mais d’une incroyable sobriété, où le travail de la pierre et la présence de ferronneries complexes suffisent à créer un art original, sans l’aide de céramiques violemment colorées, ni de sculptures figuratives encombrantes ou compliquées. S’il eut assez souvent l’occasion de bâtir sur des terrains plus généreux - hôtels Solvay, van Eetvelde, Aubecq -, il ne dérogea guère à cette étonnante sobriété qui permet de reconnaître ses édifices au premier coup d’œil. Sa fameuse Maison du Peuple, malheureusement détruite, accordait au métal l’essentiel du décor, qui était en même temps l’élément principal de toute la structure. Horta se refusait donc, pour l’essentiel, au décor plaqué de façon artificielle. Qu’on soit parfois déçus par ses tentations classiques, ses envies de symétrie et d’harmonie n’est, en fait, que juger son art depuis la rue. A l’intérieur de ses maisons... c’est une toute autre affaire !
Pour illustrer mon propos, j’ai choisi un édifice beaucoup moins célèbre que les autres : l’hôtel du 346, avenue Louise, construit pour l’avocat Max Hallet, que j’ai eu le bonheur de pouvoir visiter il y a quelques mois.
Le bâtiment fut élevé en 1903, date bien tardive pour Horta, qi avait alors déjà construit l’essentiel de ses chefs-d’œuvre. Mais, dernier grand hôtel particulier de sa période Art Nouveau (1), il propose certainement un résumé de la maîtrise de l’artiste dans cet exercice de style bien particulier.

Sur la belle avenue Louise, élégante et arborée, où l’architecte avait déjà exercé plusieurs fois son talent au cours des années précédentes, la façade - d’une confortable largeur - apparaît probablement comme un des chefs-d’œuvre de sa manière “sobre”. Au point qu’il est possible de passer devant l’édifice sans y faire attention ! Formes légèrement incurvées, ferronneries d’un dessin parfaitement symétrique... rien ne signale, du dehors, ce qui attend le visiteur chanceux invité à entrer. A moins de faire attention au bouton de sonnette ou au heurtoir, merveilleux objets d’une rare perfection formelle.
Poussons donc la porte...

Si l’allée carrossable n’exprime pas encore très bien la beauté des espaces intérieurs, les rampes de l’escalier qui conduit au hall d’entrée annoncent déjà forts bien les richesses encore soigneusement cachées aux fournisseurs, importuns et domestiques. Car, immédiatement passées les immenses portes vitrées, le contraste est total.
Horta a gardé, de l’architecture traditionnelle bruxelloise le goût pour les puits de lumière centraux, seuls capables d’apporter la clarté au centre de parcelles souvent longues et étroites. Même sur des terrains moins ingrats, il n’a jamais dérogé à son goût pour les escaliers démonstratifs et les amples verrières aux couleurs peu variées - le jaune y domine -, mais soigneusement choisies.

L’escalier de l’hôtel Max Hallet est peut-être l’un des plus impressionnants de tous, dans le sens où il conduit à un second hall, ouvrant sur un jardin d’hiver composé de trois étonnantes absides vitrées. On peut difficilement imaginer espace plus lumineux !

Marbre blanc légèrement veiné de gris, mosaïques aux motifs géométriques d’une teinte unique, délicieusement rosée, tout concoure à un enrichissement du lieu, sobre et ouvert. Les murs portent des motifs peints - comme il est habituel chez Horta -, mais les immenses rosiers grimpants qu’on voit chez Max Hallet, d’un surprenant naturalisme, s’éloignent diamétralement des motifs généralement abstraits qui prévalaient jusqu’ici. Horta répondit-il à un vœu du commanditaire ? Chercha-t-il à renouveler son art ? Fit-il confiance à un collaborateur nouveau, plus adepte de la fleur que de la tige dont l’architecte se satisfaisait jusqu’ici ? La date tardive de l’hôtel - contemporain de cet essoufflement qui commençait à s’attaquer à l’Art Nouveau, à Bruxelles comme à Paris - permet peut-être d’expliquer une coquetterie décorative, magnifiquement réalisée, mais visuellement assez surprenante.
Plusieurs salons ont encore conservé leur décoration, leurs cheminées, et parfois même leurs boiseries, dans ces bois clairs que Horta affectionnait particulièrement. Si la rose y disparaît des murs, c’est au profit de plantes différentes, tout aussi précises et détaillées, dans un style Art Nouveau qu’on pourrait volontiers qualifier “d’international”, d’une abondance divertissante mais peut-être par endroits encombrante.

La belle manière de l’architecte se retrouve pleinement, et avec bonheur, dans les détails des vitraux, le dessin des ferronneries, le dessin toujours magnifique des entourages de porte, et les mille et un petits détails de boiseries. La juxtaposition de deux styles indique certainement ici, sinon une période de doute dans son esprit, du moins une probable rechercher de renouvellement.

Comme souvent chez Horta, la façade sur jardin est purement fonctionnelle. Et la sobriété qu’on constatait sur la rue devient, au contraire, à l’arrière, incroyablement rectiligne. Seules les trois absides, portées par de fines colonnettes de fonte, émergent comme les morceaux d’un curieux vaisseau spatial. Cet envers du décor est très surprenant, mais il permet de comprendre que l’art d’un Horta fut parfois moins rigoureux que celui d’un Guimard - qui s’en déclara l’élève, à la suite de son premier voyage à Bruxelles, en 1895 ! -, délibérément créateur de tous les modèles et perfectionniste jusqu’à la conception rigoureuse d’espaces très secondaires.

(1) Horta se tourna par la suite plus volontiers vers l’architecture des magasins, avant de conclure sa carrière avec plusieurs édifices publics monumentaux.