lundi 14 juillet 2008

Entr’acte n°19 : ... à Esch-sur-Alzette (Luxembourg)


Il y a bien longtemps que nous n’avons pas franchi une frontière pour aller voir si l’Art Nouveau, ailleurs, est aussi passionnant que chez nous.
L’occasion d’une sympathique journée de voyage au Luxembourg m’a permis de visiter la très singulière ville de Esch-sur-Alzette. Cette commune ne dira sans doute pas grand chose à la majorité des Français, réputés pour ne pas être très forts en géographie : il s’agit pourtant de la seconde ville du Luxembourg.
Elle présente pour nous deux avantages intéressants, outre l’accueil charmant qu’on peut y recevoir : la ville est juste derrière la frontière, et se situe donc à quelques dizaines de kilomètres de Thionville ; et elle offre à l’amateur une assez singulière concentration de bâtiments Art Nouveau, sans doute due au fait que la ville fut définitivement créée en 1906, point de départ de son véritable essor urbain.

Il semble que les Luxembourgeois aient, depuis peu, des velléités à vouloir définir un style national de Modern Style. Hélas ! La présence d’édifices - et d’architectes alors très probablement investis dans la modernité - ne suffit pas pour singulariser un ensemble, s’il ne possède pas, en même temps, une authentique originalité. Au regard des images que je présente ici, on sera en droit de sourire devant cette tentative quelque peu naïve, tant l’architecture découverte à Esch-sur-Alzette, dans les années 1900, semble dériver de modèles multiples et déjà bien connus, originaires de France, d’Allemagne, de Belgique, des Pays-Bas ou même d’Italie. La date forcément tardive de ces bâtiments leur ôte d’emblée toute tentative à vouloir se prétendre précurseurs.
Ceci étant dit, la découverte est passionnante puisque, il y a encore quelques années, personne n’aurait parlé de cette charmante cité à propos d’Art Nouveau. L’architecture 1900 n’est pourtant pas un domaine archéologique, étant visible sans qu’on ait à fouiller le sol pour la découvrir. Comment a-t-on fait pour ignorer plus d’une vingtaine d’édifices d’un réel intérêt ? Cela peut-il nous conduire à imaginer un phénomène similaire, quelque part ailleurs sur notre belle planète ? Cela ne serait pas étonnant, tant l’étude de l’architecture semble parfois végétative !
Il est certain, dans le cas qui nous occupe, qu’aucun édifice de Esch-sur-Alzette n’est signé et un seul m’est apparu daté. Ceci n’encourage évidemment pas la recherche, un nom d’architecte étant déjà un début d’information historique, qui permet de commencer à récupérer les pièces perdues d’un puzzle abandonné.
Commençons donc une courte, mais très étonnante visite.

La rue de l’Alzette - du nom de la rivière qui traverse également Luxembourg - est la rue principale de la ville. On y trouvera deux immeubles assez passionnants. Le premier, au n°61, trahit des influences belge - pour les balcons métalliques de sa travée de droite -, nancéenne - le pinacle de cette même travée - et allemande, sous la forme d’un décor sculpté un peu lourd et compact. Fortement influencé par les racines médiévales de l’Art Nouveau, le bâtiment ne manque vraiment pas d’élégance.











Au n°4 de la même rue s’élève une “maison des paons”, comme il y en a dans la plupart des grands centres Art Nouveau. Ces oiseaux constituent les motifs sculptés principaux, autour des larges ouvertures tripartites des étages supérieurs. L’arc ogival qui surmonte les fenêtres du premier étage viennent tout droit de Belgique, mais les entourages végétaux des parties hautes évoquent plus spécialement Turin et le nord de l’Italie, d’où étaient souvent originaires les mineurs de la région.











La petite maison du 109, rue de Luxembourg, pourrait avoir été construite dans les Flandres, en Belgique ou aux Pays-Bas. Architecturalement très sobre, elle se signale par des ornements sculptés du plus curieux effet, paraissant visiblement plaqués un peu n’importe comment. Mais le détail de ces motifs relèvent de l’Art Nouveau le plus inventif et le plus ludique. L’auteur de ces étranges créations a peut-être développé ses talents sur plusieurs autres façades (comme celle du 1, rue Wurth-Paquet, à quelques mètres de là), mais sans toujours obtenir les mêmes résultats.

Le chef-d’œuvre d’Esch-sur-Alzette reste l’étonnante maison Meder, construite en 1907 au 65, rue Zénon-Bernard. On n’en connaît malheureusement pas le nom de son architecte, mais seulement celui de son commanditaire, d’origine italienne, qui semble l’avoir rapidement cédé à Charles Meder. L’édifice, sérieusement menacé de destruction au début des années 1970, fut judicieusement acquis par la ville qui le céda ensuite à l’Etat luxembourgeois. Il ne conserva pourtant intacte que sa façade principale, qui cache aujourd’hui un sympathique et insolite pastiche de décoration “Art Déco”, sans aucun lien, évidemment, avec son décor d’origine. Mais le mal fut en partie écarté !

L’intérêt principal de cette belle demeure bourgeoise réside dans les emprunts que l’architecte fit à deux célèbres constructions françaises : l’hôtel de la rue Sédillot, de Jules Lavirotte (1899), pour la maison elle-même, et le portail (aujourd’hui détruit !) de la maison Bergeret, construite à Nancy par Lucien Weissemburger (24, rue Lionnois, 1903-1904).
Dans les deux cas, l’étonnant architecte a “adapté” ses modèles - probablement vus dans des revues d’architecture -, en déformant leurs proportions, en modifiant leurs emplacements et leurs détails ornementaux. Si j’ai déjà plusieurs fois évoqué des influences, subies par les artistes jusqu’à de véritables emprunts, aucun n’avait osé piller à ce point la création d’un confrère. Le résultat est surprenant, et mérite certainement qu'on fasse un crochet pour venir l'admirer de plus près.

Au détour des rues de la ville, on découvrira encore bien d’autres maisons, plus modestes ou moins bien conservées, mais qui présentent souvent de charmants panneaux floraux en faïence, ou des détails évoquant assez fréquemment l’Art Nouveau bruxellois. Ce n’est sans doute le moindre mérite de cette ville que de présenter une forme de diffusion de l’architecture moderne, sous un aspect souvent fortement germanisé, et on devrait pouvoir l’étudier comme un sorte de miroir extraordinaire significatif de la création européenne autour de 1910. En cela, l’Art Nouveau d’Esch-sur-Alzette devrait pouvoir nous apprendre beaucoup de choses sur la diffusion des modèles et des styles.

61 rue Lamarck (18e arrondissement)


Voici encore un nouvel architecte peu connu, principalement actif dans le XVIIIe arrondissement. Ses édifices se trouvent essentiellement rue Lamarck, rue Félix-Ziem et dans cette rue Armand-Gauthier qui porte son nom, malheureusement pas véritablement pour sa qualité d’architecte, mais surtout en tant que propriétaire des terrains ! Il n’en demeure pas moins qu’Armand Gauthier fut peut-être le seul architecte à avoir eu, de son vivant, une rue à son nom, et où il a même habité.

Une autre singularité de cet artiste a été d’être principalement associé à un certain M. Lacour, qui fut le propriétaire de la majorité des terrains où il édifia des immeubles sur ces trois rues.
Une fois ces quelques points énoncés, et qui servent à peu près de seule biographie possible à cet homme bien méconnu, regardons-le à présent du point de vue de l’art.
Gauthier n’est pas sans affinités avec l’architecte Falp : une certaine naïveté candide leur est commune, mais aussi l’usage à la fois charmant et parfois maladroit d’un Art Nouveau assez proche de la “nouille”.

Ainsi sur cet immeuble du 61, rue Lamarck. La demande de permis de construire n’est pas aisée à retrouver, mais il semble bien que la parcelle portait initialement le n°69. Le 7 janvier 1905, Lacour fit publier son intention d’édifier un immeuble de sept étages, qui fut achevé avant la fin de l’année. On y admirera surtout un assez charmant programme sculpté, notamment autour d’une porte d’entrée particulièrement gracieuse, agrémentée d’un très harmonieux travail en fer forgé. Les terminaisons de son chambranle ne sont pas sans évoquer l’art délicieusement mou de Despois de Folleville. La jeune femme est mignonne et très agréablement sculptée. Ailleurs, l’immeuble se singularise par d’agréables linteaux de fenêtres et consoles, mais aussi par un assez rare modèle de garde-corps, pour le grand balcon qui souligne le milieu de l’immeuble.


Lacour et Gauthier ont construit une bonne partie de la rue Félix-Ziem au cours de l’année 1906, l’architecte n’y revenant, en 1909 et 1910, que pour deux projets réalisés en collaboration avec un confrère du nom de Stel. Mais c’est surtout l’immeuble du n°8 qui m’a paru le plus intéressant, notamment pour de jolis détails aux ondulations parfaitement Art Nouveau. Ceci n'a rien de "révolutionnaire", et relève d'un éclectisme où bien des styles sont assimilés. Mais ces immeubles ont malgré tout un charme véritable. Est-ce seulement dû à une certaine maladresse ? Ou à leur sympathique dose de naïveté ?

A la même époque, Gauthier construisait encore sur la rue Lamarck, notamment l’immeuble du n°103. Si l’influence du Modern Style s’y fait beaucoup moins sensible, en dehors de la belle ferronnerie des deux portes d’entrée, j’invite malgré tout les amateurs curieux à admirer les amusants carreaux de faïence signalant, au-dessus de l’une d’entre elles, l’entrée d’un bains-douches : des petits amours facétieux s’y arrosent avec un jet d’eau. L’un d’entre eux parvient à éviter la douche... mais un autre... pas !

Entre octobre 1906 et novembre 1907, Lacour et Gauthier ont loti une grande partie de la fameuse rue Armand-Gauthier, où l’architecte s’installa finalement, au n°6. La voie est, en elle-même, absolument charmante et pittoresque, se terminant par un escalier après avoir dessiné une large courbe. L’immeuble du n°4 paraît le plus original de tous, avec ses charmantes ponctuations typiquement 1900 et son amusant buste de femme, engoncé dans les enroulements compliqués de sa chevelure (l’image est visible sur “Paris en construction”).

169 bis boulevard Lefebvre (15e arrondissement)


Sur un boulevard alors très largement ouvert sur la nature, Jules Lavirotte reçut la commande d’une petite maison de deux étages, émanant de M. Carré, alors domicilié à Vitry-sur-Seine. La lettre de demande de permis fut publiée le 14 août 1905.
Pendant bien des années, ce projet du boulevard Lefebvre fut seulement connu, grâce à la publication du dessin d’une élévation exposée au Salon, comme un immeuble de rapport. L’édifice n’ayant pas été identifié comme tel, sur place, le projet fut donc tout simplement déclaré non construit par les premiers spécialistes d’Art Nouveau.
En fait, l’architecte s’était bien vu confier, dans un premier temps, la réalisation d’une construction de six étages, mais, devant la réticence finale du commanditaire à avoir des locataires dans sa propriété, son projet fut rapidement réduit à la réalisation des premiers niveaux, sous forme d’une simple maison, plus simplement destinée à M. Carré et à sa seule famille.

Le projet fut donc bien réalisé, mais considérablement réduit dans ses ambitions. Menacé de destruction il y a quelques années, il est aujourd’hui, non seulement sauvé, mais à présent entièrement restauré. Un peu trop, semble-t-il ? Les murs d’une invraisemblable couleur rose-orangé ne sont pas spécialement du meilleur goût, et la rénovation a fait disparaître la porte d’entrée originale du petit édifice - qui, avec le temps, avait fini par être en partie loué ! Doit-on vraiment appeler ceci une “rénovation”. Et qu’à bien pu devenir la porte en bois originelle ? Sans doute a-t-elle été détruite . J’ai eu l’heureuse idée de la photographier, il y a une vingtaine d’années, à une époque où la parcelle portait encore le n°169. L’image permettra de faire la comparaison avec la porte vitrée qui lui a été substituée, qui lui a emprunté les éléments principaux de sa composition, mais avec une confondante sécheresse.











On se félicitera, au moins, du nettoyage parfait des peintures murales de la façade, à laquelle la stylisation et des couleurs presque acidulées donnent un petit charme “aztèque” tout à fait sympathique. On peut à présent en savourer pleinement les motifs fort simples, mais d’un graphisme parfaitement harmonieux. Au moins pourrait-on l’appeler “secessionniste”, ce qui n’est pas une injure envers Lavirotte. Adepte des premiers jours d’un Art Nouveau à la française, il semble avoir été capable, dès 1905, de trouver une manière presque “viennoise” pour renouveler son architecture.
Il aura ainsi démontré qu’avec quelques peintures murales, des briques émaillées et de jolies courbes pour souligner l’entrée de la maison, on pouvait faire une petite construction pleine de charme. Malheureusement, dans un environnement devenu si dramatiquement laid, elle fait déjà figure de vestige archéologique.

9 avenue de La Frillière (16e arrondissement)


L’école du Sacré-Cœur, construite par Hector Guimard pour la “Société des Immeubles propres à l’Education et à la Récréation de la Jeunesse”, marque, chez l’architecte, la transition entre son œuvre de jeunesse et sa première période Art Nouveau. Le programme - ayant fait l’objet d’une demande de permis publiée le 12 mars 1895 - était un pari intéressant : construire un ensemble complet, composé d’une école, d’un pavillon d’habitation et d’un bâtiment de toilettes, le tout protégé derrière une solide clôture. Le commanditaire était un des nombreux groupements de catholiques du XVIe arrondissement auquel Guimard était lié, soit dans un cadre associatif, soit à titre individuel. L’adresse de cette société occasionnelle était d’ailleurs le 4, rue Corot, qui n’était autre que celle du presbytère de l’église d’Auteuil où le jeune homme venait tout juste de réédifier quelques vestiges de la vieille église, sous la forme d’un petit édicule, composite, plutôt laid et dénué de tout caractère particulier, mais fort passionnant comme ciment de l’architecte au sein d’un milieu fortement identifié (1).
L’école du Sacré-Cœur se situe entre les deux voyages à l’étranger entrepris par Guimard, grâce la bourse de voyage gagnée au Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts en 1894, et montre clairement, notamment par rapport au récent hôtel Jassedé, construit en 1893 au 41, rue Chardon-Lagache, l’avance importante de sa conquête d’un langage parfaitement personnel et original.

L’école avait déjà été privée de ses deux bâtiments annexes et de sa clôture, lorsqu’un projet immobilier menaça gravement le bâtiment principal, en 1972, soit à peine un an après la première exposition parisienne partiellement consacrée à l’architecte, et qui avait connu un succès très inattendu. Une importante mobilisation médiatique permit heureusement le classement de l’école en 1976. L’immeuble d’appartements finalement réalisé dans le bâtiment eut néanmoins l’audace de se faire appeler “les Colonnes Guimard” pour mieux assurer sa publicité, profitant de la notoriété alors grandissante de l’architecte. Mais, si on peut penser que l’intérieur des salles de classe n’avaient pas eu, en elles-mêmes, un très grand intérêt artistique, l’escalier principal fut heureusement conservé. C’est bien là l’essentiel, n’est-ce pas ?

En dépit d’une effroyable rampe d’accès au garage, d’une végétation envahissante et d’une paroi de verre totalement anachronique, placée immédiatement derrière les célèbres colonnes qui, en 1895, servirent de support à un préau, on peut malgré tout continuer à admirer le très simple mais si singulier édifice de Guimard, principalement construit en briques. Le métal règne plus largement au niveau du rez-de-chaussée, sous la forme de colonnes en fonte, soutenant une imposante et très visible poutrelle en fer. Le principe de cet espace ouvert, soutenant tout le reste de l’édifice comme des pilotis, avait été inspiré à Guimard par un dessin de Viollet-le-Duc pour un projet imaginaire destiné à un usage similaire. Mais le jeune émule du grand rationaliste se permit de corriger et d’améliorer l’idée de son aîné, en plaçant ses colonnes inclinées, non plus dans la profondeur de l’édifice - perte de place évidente -, mais dans le même plan que la façade.

Ces étonnantes créations adoptent un style décoratif sans aucun équivalent dans le passé et peuvent être considérées, par là, comme l’acte fondateur de l’architecture Art Nouveau française. Guimard s’autorisa aussi l’audacieuse et poétique idée de raccourcir la première de ces colonnes, en la faisant reposer sur un élément de maçonnerie, sur lequel il fit inscrire sa signature et la date de la construction.


(1) Malgré sa banalité, ce travail méritait-il de disparaître en 1988, malgré de trop timides efforts pour le sauver ? Il n’aurait sans doute pas été très difficile de le démonter, puis de le déplacer, éventuellement dans un square tout proche. Je donne ici l’image du seul dessin de Guimard qui en soit connu, bien plus flatteur que les médiocres photographies qui en ont été faites. Sur cette esquisse ne figurent pas les éléments sculptés provenant de l’ancienne église d’Auteuil qu’il s’agissait alors de replacer. Au moment de la destruction de cette “fausse ruine”, ils avaient d’ailleurs déjà disparu depuis longtemps.

142 boulevard Saint-Germain (6e arrondissement)


Il semble que ce soit en 1904 que fut aménagé, au rez-de-chaussée d’un immeuble assez banal du boulevard Saint-Germain, le premier bouillon Chartier, aujourd’hui connu sous le nom de Vagenende. Parmi les restaurants Art Nouveau de la capitale, il n’est pas spécialement le plus célèbre (mais pas le moins connu non plus). Son charme indéniable lui mériterait pourtant une notoriété plus étendue.
Tout en longueur, mais agrémenté au fond d’une salle adjacente, créée à partir d’une cour intérieure - comme chez Mollard ou à la Fermette Marbeuf -, il se caractérise d’emblée par son atmosphère de bistrot, dominée par les couleurs sombres de ses boiseries d’acajou.


Le décor, d’une grande homogénéité, apparaît assez simple. Ce qui ne veut aucunement dire qu’il est sobre et aéré. Bien au contraire ! Enserré dans des châssis de bois, il est principalement composé de miroirs et ponctué, à intervalles réguliers, par de superbes porte-manteaux. Des colonnes en fonte et des compartiments en bois, eux aussi ornés de porte-manteaux, permettent de créer des séparations entre les lignes de tables et ménagent ainsi, un peu partout, des espaces plus intimes.

Si la corniche du plafond est joliment soulignée par des plaquettes émaillées, pourvues d’un ravissant motif, le bas des boiseries, entre les grands miroirs, portent des panneaux de céramique représentant une multitude de petits paysages, dans un style très naïf qui pourra apparaître maladroit ou amusant, suivant l’humeur. Derrière les convives, de longues frises de faïence, pour leur part, proposent des défilés de fruits très colorés, uniformément représentés devant un fond bleu chatoyant.

La grande salle annexe est décorée d’une façon identique, mais son plan plus ouvert la rend certainement plus impressionnante, avec sa kyrielle de paysages pittoresques et son armée de porte-manteaux. Elle se signale surtout par sa magnifique verrière ovale, dont le décor floral en verre peint est d’un style 1900 encore plus évident que partout ailleurs.

Un piano mécanique aux belles portes en verre gravé et des affiches très colorées, vantant les délices de quelques boissons réputées de l’époque, achèvent de créer une ambiance parfaite pour nous replonger dans l’atmosphère des restaurants du début du XXe siècle, parfois un peu sombres, au décor quelques fois un peu lourd et encombré, mais où on se préoccupait surtout d’intimité et de convivialité. La décor de Vagenende n’a évidemment pas le raffinement de Julien ou de Lucas-Carton ; il pourra même apparaître comme un peu “rustique”. Mais il correspond évidemment à la clientèle qui était la sienne dès l’origine et dont les lieux de divertissement ont pratiquement tous disparu. C’est donc un témoignage rare et précieux, les établissements plus luxueux ayant été - au moins pour les plus prestigieux d’entre eux -, généralement mieux conservés.

mardi 1 juillet 2008

Jeu 2008 - Envoi n°5 : 4 rue de Saint-Germain (Cormeilles-en-Parisis - Val-d’Oise)


Suis-je obsédé par cette amusante “Villa Suzanne” ? Assez régulièrement, en effet, son image me revient devant les yeux, généralement par l’intermédiaire d’amis qui m’en adressent la carte postale, avec ce commentaire toujours très laconique : “Connais-tu ?”
Tout à fait par hasard, et en moins de deux jours, j’eus non seulement le plaisir de la voir - enfin ! -, mais d’en recevoir aussi quelques images, réalisées par J. P. D. C’en était trop : il me fallait la partager avec vous, et d’autant mieux que les photographies reçues avaient l’avantage, sur les miennes, d’avoir été prises pendant l’hiver, à une époque où la végétation ne cache pas l’essentiel de son décor.

Cette villa se singularise à peine des constructions cossues de la proche banlieue parisienne. L’ornementation en bois de ses toitures, très “normande”, se retrouve assez fréquemment dans les Yvelines et les Hauts-de-Seine. Mais l’intérêt principal de l’édifice, en dehors de son aspect de castelet sympathique, réside principalement dans ses ponctuations de briques émaillées et ses petits motifs décoratifs en stuc, d’un assez étrange effet, le tout sur un fond très neutre de meulière.
Ce sont surtout le grand arc de son porche, et la façon très surprenante et originale de lier la tour latérale au corps de bâtiment principal, qui font le charme de la maison, intéressante sur toutes ses faces, notamment par la qualité du dessin des huisseries des fenêtres.

Pendant plusieurs semaines, j’ai essayé - en vain - d’associer un nom d’architecte à cette construction qui sembla, à l’époque, suffisamment intéressante pour constituer le sujet d’une carte postale. Et puis la solution arrive parfois quand on ne l’attend pas. Ou plus. En cherchant des informations sur la maison personnelle de Paul Guadet (1873-1931), sur le boulevard Murat, j’eus la surprise de découvrir que son adresse, au moment de la demande de permis de construire, en 1912, n’était autre... que la villa Suzanne !

Evidemment, il y a une immense différence entre l’amusante villa de banlieue et l’audacieux manifeste que constitue l’hôtel parisien, en béton armé apparent. Mais la contemporanéité des deux édifices, à quelques années près, ne fait pas l’ombre d’un doute, et il semble très probable que Guadet est aussi l’auteur de la maison de Cormeilles-en-Parisis. Il s’agirait assurément d’une “œuvre de jeunesse”, antérieure à ses premiers chefs-d’œuvre - l’hôtel Carnot, avenue Elisée-Reclus (aujourd’hui disparu) ou son hôtel du 95, boulevard Murat -, tous deux construits avec la collaboration très importante de l’entreprise des frères Perret. Malheureusement, elle ne laissa aucune trace dans la littérature de l’époque : Guadet fut sans doute beaucoup plus soucieux de se faire connaître avec des projets ambitieux et novateurs, plutôt qu’avec cette charmante fantaisie.