samedi 24 mai 2008

Jeu 2008 - Envoi n°2 : 3 rue Gaston-Rey (Valence - Drôme)


Cette étrange construction, envoyée par M. V., pourrait, à première vue, passer pour une construction de l’époque 1900, avec sa façade au rythme irrégulier, son goût pour les arcs outrepassés, son décor abondant et exotique, ses frontons pittoresques et ses gargouilles amusantes.
En pleine Drôme, le bâtiment est évidemment très surprenant, et à acquis une telle renommée de curiosité que la ville de Valence l’a bien naturellement inclus dans ses parcours culturels. Certes, il ne manque pas, ici et là, de propriétaires fantaisistes ayant désiré une habitation sortant franchement de l’ordinaire. Mais, en général, elles se situent dans des quartiers périphériques ou dans des rues discrètes ; rarement, comme à Valence, en plein centre ville, sur un espace très largement ouvert.

Connu sous le nom de “maison mauresque”, l’édifice a laissé assez peu d’informations sur son histoire. On en connaît tout au plus l’origine, puisque c’est le 1er juillet 1858 que l’industriel Charles Ferlin acheta, à la municipalité de Valence, un terrain situé à l’angle de la grande Rue et de la rue Gaston-Rey, pour un montant de 500 francs. Il aurait indiqué, sur l’acte d’achat, vouloir réaliser une construction “du plus bel effet”. Son acquisition faisait donc suite à un projet architectural préalablement défini.
La “Mauresque à Ferlin” - autre nom du bâtiment, bien imagé - date donc, en réalité, du Second Empire. Mais elle anticipe de façon très singulière sur l’Art Nouveau par un goût assez invraisemblable pour un orientalisme totalement réinventé, mâtiné d’influences typiquement médiévales, bien plus typiques de l’époque, friande de retour au “gothique”, et d’une certaine tradition architecturale française.












Néanmoins, et c’est ce qui en fait une œuvre tout à fait exceptionnelle, cette façade n’est à vrai dire qu’une sorte d’étrange trompe-l’œil, constituant la simple excroissance d’un bâtiment déjà existant. Surtout, elle est entièrement faite en ciment moulé, technique alors récemment mise au point dans la région grenobloise (1). Ce plaquage évitait ainsi l’emploi de tailleurs de pierre, tout en étant rapide et économique (mais il a l'inconvénient de se conserver relativement mal, certains détails paraissant avoir fondu comme du savon). Il n’en reste pas moins que Charles Ferlin a certainement voulu faire de ce chantier une sorte de démonstration technique exemplaire, en évitant une trop banale répétition des motifs. Etait-il impliqué dans la production de ce ciment moulé ? Voulut-il en démontrer les avantages industriels, autant qu’artistiques ?
Malheureusement, les informations s’arrêtent là. Le commanditaire ne nous est pas plus connu, et nous ignorons même s’il fit appel à un architecte pour réaliser son projet.

Comme précédemment, vous pouvez évidemment donner une note (entre 1 et 10) à cet envoi, s’il vous a plu.

(1) Elle n’est pas sans liens stylistiques avec “La Casamaures”, une villa de Grenoble bâtie entre 1855 et 1878 par Joseph Jullien, dit Cochard. Elle aussi en ciment moulé, mais en totalité, elle est située dans un grand jardin et s’orne de beaux vitraux. On lui préfèrera tout de même ici la maison de Valence, d’une plus distrayante - mais très apparente - désorganisation décorative.

Entr’acte n°18 : 3 rue Denain (Trouville-sur-Mer - Calvados)


L’activité de Louis Sorel (1867-1933) est loin de s’être limitée à Paris et à la région parisienne. On retrouve sa trace à Reims, dans le Beauvaisis et jusqu’à la côte normande. A Trouville même, il est aussi l’auteur d’une villa bourgeoise, au 119, avenue du Général-Leclerc, où se trouve parfaitement illustré son goût pour les toitures élancées et pour les balcons suspendus, aux consoles en forme de marches d’escalier renversées. Mais je voudrais surtout évoquer ici un bien joli de complexe immobilier, composé de deux grosses bâtisses, aux n°5 et 7 de la rue Pasteur, la première étant prolongée, sur la rue Denain, par une plus petite maison, enfoncée dans son terrain et close par un beau portail en bois vert.

Les édifices de la rue Pasteur, qui semblent être des petits immeubles d’appartements pour vacanciers, mélangent avec bonheur des caractéristiques de l’architecture normande (toitures pittoresques, parfois d’une amusante complication, balcons en bois) avec des traits plus “parisiens”, comme les lignes de briquettes bleues ou la plus épaisse frise de grès.
En plus de cette adaptation harmonieuse aux caractéristiques de l’architecture traditionnelle locale, Sorel a surtout réussi à utiliser quelques traits de son propre style - qu’il partage d’ailleurs parfois avec Charles Plumet, et qui a permis d'en faire parfois l’imitateur ou le concurrent -, notamment ses fameux balcons suspendus ou les belles loggias, largement ouvertes, avec de belles menuiseries d’un Art Nouveau souple et élégant.

Assez semblables, à première vue, ces deux édifices n’ont pourtant pas grand chose en commun, ni dans le dessin de leurs portes d’entrée, ni dans l’agencement ou la position de toutes les autres ouvertures. Leur seul point d’unité est dans la continuité des matériaux - principalement la brique claire et les lignes bleutées qui y scandent de grandes parois nues ou la très présente frise de grès, conçue comme une sorte de ceinture enveloppante - ou l’attention particulière apportée aux deux angles de rues.


La petite maison, pour sa part, se veut plus pittoresque, dès son amusant portail, orné d’un hibou aux ailes déployées, face à un chat faisant le gros dos. Evoquant le caractère balnéaire de la ville de Trouville, des crabes en métal découpé, dont les yeux sont deux billes de céramique verte, ornent la clôture d’un beau vert froncé.
La maison elle-même porte des carreaux de grès, qui dessinent des motifs d’inspiration typiquement normande, et s’anime de plusieurs balcons suspendus. La toiture est d’une complication intéressante qui ajoute un charme supplémentaire à cette construction discrète.

45 rue Emile-Ménier (16e arrondissement)


Lors de la publicaton de la demande de permis de construire de cet imposant immeuble de Gabriel Morice, le 20 mai 1901, une faute assez grossière a transformé le nom du commanditaire, qui s’appellait Lesieur, en un M. Letieu. Hélas, ces informations très précieuses - publiées parallèlement sur mon autre blog - sont souvent émaillées de fautes, dues à la trop grande rapidité de leur publication, dans un Bulletin municipal où ce genre d’informations devait paraître très accessoire, à côté de la transcription - considérée alors comme beaucoup plus essentielle - des débats du conseil municipal ou de l’énumération des nouveaux fonctionnaires.
L’immeuble de la rue Emile-Ménier, qui s’appelait alors “rue de Pomereu”, ressemble presque à une construction cossue édifiée dans une petite ville de province. A cet endroit, l’ouverture de plusieurs voies dans la rue des Belles-Feuilles ménage une sorte de petite place, qui donne un petit charme pittoresque à ce coin du quartier.

Gabriel Morice a parfois montré un talent d’architecte plus original, notamment dans un fort bel immeuble conçu, sur l’avenue Bugeaud, pour Gabriel Cognacq, le propriétaire de la Samaritaine, au milieu des années 1890. La façade présente, très symétrique, ne brille, en effet, par aucune véritable originalité dans sa structure. Mais elle fait la part belle à de superbes morceaux de sculpture, dûs au ciseau de E. Cordonnier : des jeux d’enfants au dessus de la porte, et une femme émergeant de branches de pin, comme ornement d’un balconnet isolé à l’angle des deux rues. Son nom apparaît d’ailleurs à côté de chacune de ses créations, avec l’amusante particulartié, près de la porte d’entrée, d’une faute d’orthographe grossièrement corrigée : le premier “R” de son nom avait été oublié !

Si la sculpture d’angle est charmante, par son iconographie presque nancéienne, le morceau de bravoure du décor restent évidemment les deux enfants nus occupés avec des pigeons, près de leur nid et au milieu de branchages. Placés sur la porte, ils en interrompent le fronton très classique, ce qui donne droit à un effet charmant et original. Pour fermer cette intéressante composition, le sculpteur a placé une tête de femme aux yeux fermés, juste au dessus de la fenêtre ronde qui surplombe les enfants et leur jeu.

Sous le grand balcon courant du dernier étage, de grands bouquets de pavots ornent les espaces séparant les fenêtres, avec cette singularité que les capsules de chaque fleur semblent légèrement colorées.
Au travers de la porte d'entrée, on peut apercevoir d’autres enfants nus, sur de grands panneaux de céramique brune, qui n’ont que l’inconvénient apparent d’être tous identiques. N’ayant pas pu les approcher, je ne peux qu’avancer le nom de Cordonnier comme probable auteur.

Quant à la cour intérieure, on peut en retrouver l’apparence grâce aux publications d’époque, où des détails de l’immeuble ont été reproduits. On y voit notamment de beaux panneaux en forme d’éventails, sans doute aussi en céramique, et peut-être plus particulièrement en terre cuite.

1 et 2 rue Huysmans (6e arrondissement)


Raoul Brandon (1878-1941) est un architecte assez rare pour la période qui nous intéresse, ayant rapidement partagé son activité entre la France et l’Egypte, où il édifia quelques-unes de ses œuvres majeures entre 1907 et 1913. Néanmoins, il conçut à Paris plusieurs immeubles importants, parmi lesquels celui de la rue de Charenton et ceux-ci, situés de part et d’autre de l’entrée de la courte rue Huysmans, à l’angle de la rue Duguay-Trouin.
Bien qu’ils soient datés de 1919, leur conception est beaucoup plus ancienne, les demandes de permis de construire ayant été publiées le 2 avril 1913, pour le n°1, et le 28 mai 1913, pour le n°2. Les propriétaires en étaient respectivement : Mme Rolland d’Estape et M. Beaudoire.

Conçus probablement ensemble, ils ne forment néanmoins pas une paire, puisque tout semble les différencier, en dehors du principe d’une galerie au dernier étage, plus courte et limitée au n°2, visiblement inspiré par celles de Charles Plumet au n°1. L’un des immeubles est entièrement en pierre, avec de charmants reliefs ovales dus au ciseau du sculpteur Sartorio, représentant des jeunes femmes jouant avec leur enfant, et des guirlandes de raisins où s’ébattent de jolis oiseaux sur les importantes parties nues de la façade ; l’autre mélange abondamment la brique rouge à la pierre et son décor sculpté se limite à quelques têtes, pour des linteaux de fenêtres, et à d’immenses volutes végétales, où la tige est clairement mise en relief comme élément de structure (1).


S’il s’agit encore d’Art Nouveau, c’est d’un Art Nouveau volontairement austère et viril, que viennent à peine adoucir les grâces de la sculpture décorative. Mais Brandon n’a jamais prétendu être un architecte “gracieux” ! On sent ici tout le poids prédominant d’une composition architecturale puissante, annonciatrice de la massivité qui allait dominer les années d’entre-deux guerres.


En dehors de leurs dossiers de voirie, les plans de ces immeubles figurent dans le fonds Raoul Brandon appartenant au musée d’Orsay, où la part égyptienne de sa carrière, passionnante, est également très abondamment et judicieusement représentée. On y trouve notamment, pour le n°1, une magnifique aquarelle de présentation, datée du 27 avril 1923, fantaisie architecturale comparable à celles qu’on avait longtemps pu voir, régulièrement, dans les Salons d’avant-guerre. Dans une composition très agréablement touffue, organisée autour d’une grande couronne végétale, l’architecte a placé la façade de l’édifice, la vue d’un salon et de l’escalier, le détail des deux créations de Sartorio, des différents types de ferronneries - dont celle qui orne les portes de l’ascenseur - et une perspective de la galerie. Les visages qu’on devine au bas de l’aquarelle ressemblent à des ornements de consoles, peut-être imaginés mais jamais réalisés.
Dans le titre de cette aquarelle sont clairement mentionnés Raoul Brandon et sa femme comme propriétaires. La couronne, ainsi que la présence de deux pigeons se bécotant, lie visiblement cette œuvre au mariage de l’architecte. En effet, celui-ci épousa effectivement la commanditaire de l’édifice à l’époque de la réalisation de ce dessin magnifique et extraordinairement virtuose.

(1) Il existe de forts passionnantes photographies anciennes pour cet immeuble. L’une d’elle, en particulier, reproduit une maquette en plâtre qui démontre que la très simple entrée de ce n°1 était à l’origine prévue avec un imposant entourage sculpté : Brandon - avec la collaboration très probable du même Sartorio - avait prévu d’y montrer deux imposantes statues féminines sous d’immenses feuillages formant une sorte d’arceau autour de la porte d’entrée.

vendredi 23 mai 2008

Entr’acte n°17 : 56 boulevard du Président-Carnot (Agen - Lot-et-Garonne)


Plusieurs fois, dans ces pages, j’ai pu montrer des ouvrages assez remarquables qui n’appartenaient à aucun des centres aujourd’hui reconnus de l’Art Nouveau. Qu’il s’agisse de Fécamp, de Douvres-la-Délivrande, de Nantes, de Biarritz, ou même de Genève, il est toujours possible de découvrir une petite merveille isolée, œuvre d’un architecte tombé dans l’oubli le plus total. C’est ce que révélera quelques-uns des édifices envoyés par vous-même, dans le cadre du jeu de cette année, et que je viens de commencer à publier.

Dans ce domaine, tout - ou presque - reste donc à découvrir. Et l’étonnante maison d’Agen est un exemple magnifique de ces trésors ignorés, qui n’ont jamais eu droit de cité dans les études générales sur l’Art Nouveau, tant elles paraissent inclassables et difficiles à rattacher à des ensembles déjà connus. Il est certain que, dans ces cas précis, les architectes locaux se sont vraisemblablement inspirés des publications contemporaines, glanant ici et là les sources de leur inspiration, mais en y mettant tout le sel de leur propre fantaisie.

La maison n’est pas signée, mais il m’a été possible d’apprendre - grâce à un autre blog ! - qu’elle fut construite en 1901 par Ephraïm Pinêtre (1). Qui était cet architecte ? Si on regarde l’immeuble en briques et pierre qu’il construisit au n°32 du même boulevard, en 1902, il ne se présente guère comme un adepte forcené de l’Art Nouveau, qui n’a sans doute été pour lui qu’un exercice de style, exécuté à la demande d’un commanditaire particulièrement audacieux.

La maison d’angle de 1901, située à l’intersection de la très étroite rue des Rondes-Saint-Martial, étonne d’emblée par son désordre pittoresque : aucune ouverture n’est identique à une autre et leur emplacement même, en fonction des contraintes du plan, semble parfois très aléatoire. On se régalera ainsi du traitement élégant de chaque fenêtre, conçue comme un joli exercice de style, avec leurs extensions latérales, ou leurs frontons plus ou moins chargés.

L’angle du bâtiment fait l’objet d’une attention particulière : important faîtage sur le toit, balcon suspendu et, au rez-de-chaussée, un étrange porche aux ouvertures dissymétriques, clos par de magnifiques ferronneries en coup-de-fouet (2).
Partout, l’architecte a voulu des courbes, des contre-courbes, des arabesques très fluides ou au contraire ramassées de façon compacte, donnant à la partie sculptée de son œuvre une diversité et une fantaisie qu’il est souvent rare de rencontrer à un tel degré de sophistication.
Au final, cette maison aurait pu apparaître totalement désorganisée, sinon anarchique. Elle donne pourtant une étonnante impression d’harmonie, qui témoigne, de la part de Pinêtre, une parfaite maîtrise de l’ensemble de la construction, où le détail, apparemment aléatoire, reste soumis à une composition d’ensemble très rigoureuse.

L’architecte est-il l’auteur d’une autre maison toute proche, également située sur le boulevard, à l’angle du cours Washington ? Le caractère très composite de cette autre édifice pourrait permettre de le lui attribuer, s’il n’a pas été construit à deux époques différentes, seulement agrandi à l’époque de l’Art Nouveau. On en admirera surtout l’étrange pilier d’angle, ornement inutile et magnifique de la terrasse du premier étage, qui n’est pas sans lien de style avec la maison du n°56. Cette terrasse est peut-être un autre indice pour une possible attribution, étant fort proche de celle qui orne la maison construite par Pinêtre à Penne-d’Agenais.

(1) On ne sait quasiment rien sur cet architecte, hormis qu’il est l’auteur de deux autres réalisations dans le Lot-et-Garonne : une maison à Penne-d’Agenais (au 20, avenue de la Libération), en 1902, dans un style mêlant harmonieusement l’Art Nouveau et le néo-gothique, et une église de Tombebœuf, dont il assura la restauration en 1903. La base Mérimée date la maison d’Agen, avec beaucoup de prudence, “entre 1896 et 1902”, et adjoint à Pinêtre le nom d’un autre architecte, Edouard Payen.


(2) Le dallage de ce porche m’a infiniment surpris, puisque j’y ai reconnu les mêmes carreaux utilisés par Hector Guimard pour les pièces de service de l’hôtel Mezzara. Cette découverte permet donc, sans doute, de penser que Guimard n’est pas l’auteur des motifs, pourtant d’un Art Nouveau à la fois simple et original.

103 avenue des Champs-Elysées (8e arrondissement)


L’ancien Elysées Palace Hôtel, depuis longtemps devenu le siège de plusieurs banques successives, couvre un périmètre assez impressionnant, puisqu’il occupe la totalité d’un vaste pâté de maisons, délimité par l’avenue des Champs-Elysées - sa façade principale - et les rues Bassano, Vernet et Galilée. Georges Chedanne, son architecte, n’a pas signé l’ouvrage - il semble d’ailleurs n’avoir jamais mis son nom sur aucun de ses édifices, sans doute persuadé que sa qualité de lauréat du Prix de Rome d’architecture le dispensait d’avoir à exhiber son patronyme dans les rues -, au contraire de ses différents sculpteurs, pour certains collaborateurs fidèles : F. Sicard, L. Baralis, P. Gasq et H. Lefebvre.

Le programme n’était pas aisé, compte tenu de l’importance de la surface à construire. Mais Chedanne était parfaitement à l’aise dans ce genre d’exercice, ce à quoi sa culture classique et son parcours académique l’avaient parfaitement préparé (souvenons-nous du plus tardif hôtel Mercedès, qu’il édifia à quelques centaines de mètres). Il résolut cette difficulté en traitant chacune de ses façades de façon très différente, et en usant de la sculpture ornementale comme élément de pittoresque et de variété.


L’hôtel fut conçu au début de l’année 1897 et sa demande de permis de construire fut publiée le 8 mars 1897. C’est dire sa précocité et sa place intéressante parmi les premiers chefs-d’œuvre de l’Art Nouveau. Les modèles classiques s’y montrent néanmoins dominants, si on exclut les rondeurs séduisantes du rez-de-chaussée. Sur l’avenue principale, le bâtiment se contente d’une alternance régulière de travées en saillie ou en retrait, les premières étant couronnées par de puissants ensembles de colonnes et de frontons arrondis. Dans les soubassements de ces différents bow-windows, les quatre sculpteurs ont placé leurs gigantesques œuvres, généralement composées de deux enfants placés autour de fenêtres ovales, au milieu d’éléments naturels d’une foisonnante variété : oiseaux, plantes, instruments de musique. Eléments d’animation et de fantaisie, ces reliefs sont aussi un véritable panorama de la grande sculpture ornementale à l’extrême fin du XIXe siècle, grâce à la variété des styles de chaque sculpteur et à la variété de leurs mises en page.

L’entrée de service est sur l’une des rues adjacentes. Très simple, elle se compose de quatre solides piliers dont les chapiteaux relèvent complètement de l’Art Nouveau : des têtes barbues y émergent délicatement au milieu de plantes très diverses.









Si la façade arrière, sur la rue Vernet, a volontairement été traitée avec une plus grande sobriété, la sculpture, essentiellement végétale, l’empêche d’être trop austère, grâce à d’autres chapiteaux, d’une rare invention formelle, et à quelques entourages de fenêtres ovales, d’une richesse presque excentrique.

La seconde façade latérale se singularise par de grands bustes pittoresques, qui semblent représenter les quatre parties du monde, thème presque peu insolite pour un hôtel international. Ces morceaux sculptés sont absolument superbes et mériteraient d’être plus admirés par les badauds des Champs-Elysées.

Les amateurs de Modern Style seront enchantés, s'ils accordent un peu d'attention au détail de ce décor très foisonnant. Car sur l’avenue, en dehors des grands reliefs sculptés - les seuls à avoir été signés -, il paraît nécessaire d’accorder un peu de temps à tous les petits motifs, disséminés à tous les étages : faunes, dieux des marais, langoustes ou autres poissons, têtes de bélier, enfants nus, l’Elysées Palace fut conçu comme une impressionnante galerie de sculpture ornementale, où l’Art Nouveau, par l’agencement des motifs et la délicatesse de certains d’entre eux, sembe se dégager peu à peu, et visiblement, du vocabulaire académique. On ne s’étonnera pas que Georges Chedanne, grand architecte tenté par une modernité monumentale, ait participé à cette émergence et à la définition d’un langage nouveau.

vendredi 16 mai 2008

Jeu 2008 - Envoi n°1 : 22 rue Trousseau (11e arrondissement)


Je commence aujourd’hui à publier les premières images qui m’ont été envoyées dans le cadre du jeu de cette année. J’en rappelle sommairement le principe : il suffit de prendre des images d’un édifice très surprenant (un ensemble et quelques détails), de n’importe quelle époque, de n’importe quel style et situé n’importe où sur notre belle planète et de me les adresser sur le mail du blog (dans une qualité au moins suffisante pour pouvoir être publiées, et avant la fin du mois de septembre), avec quelques renseignements utiles, comme l’adresse précise, les éventuelles inscriptions, la nature de certains matériaux...


Malgré mes recommandations prudentes, le premier “concurrent” a choisi de m’envoyer des images d’un immeuble Art Nouveau de Paris, situé à l’angle de la rue Trousseau et de la rue de Candie. Et il a bien fait, car je ne le connaissais pas ! Petit avantage supplémentaire, il a pu entrer à l’intérieur du bâtiment et photographier son vestibule très étonnant.
Si les volumes n’offrent rien de très extraordinaire, le décor sculpté qui est plaqué sur les façades vaut véritablement le détour. Dans l’ensemble, il est consacré à la fleur de tournesol, à l’exception de l’angle étroit formé par les deux rues, où on peut reconnaître des iris, et des chardons de la mosaïque de sol, dans le vestibule.

Ces motifs, à vrai dire assez communs dans le paysage parisien, sont traités avec une monumentalité qui les rend très impressionnants. Ainsi le regard est-il particulièrement attiré par l’ornementation des soubassements de balcons, constitués de frises compactes de grands tournesols, alignés avec une régularité qui leur donne un curieux aspect de dentelle. Sous le dernier balcon, ces frises sont interrompues par des fleurs encore plus gigantesques, enserrées dans une ravissante résille aux sinuosités compliquées, parfaitement représentative de l’esthétique “nouille” de l’Art Nouveau.

Une composition encore plus originale entoure la porte d’entrée, mais englobe également la fenêtre de la loge du concierge, dans un graphisme sévère et virtuose, d’une grande force décorative.
A l’intérieur, les mêmes tournesols s’élancent tout au long des murs latéraux, jusque sur le plafond, émergeant d’une nouvelle résille ornementale pareillement compliquée, et d’autant plus impressionnante que la partie basse des murs a été volontairement voulue d’une sobriété absolue. Cet effet permet d’apprécier le joli bandeau de chardons des mosaïques, agencé avec une régularité à peine perturbée par les douces inflexions des lignes d’encadrement.


Cet immeuble, d’une remarquable unité décorative, n’est malheureusement pas signé. Sans doute la modernisation des commerces du rez-de-chaussée a-t-elle entraîné, depuis un siècle, la perte d’une signature et d’une date. Que nous proposent donc les demandes de permis de construire pour combler cette lacune ? S’il n’y a rien à l’adresse exacte du 22, rue Trousseau, deux publications désignent des projets d’immeubles de six étages à l’angle de la rue de Candie. Le premier, du 22 février 1902, fut commandé par M. Leclaire à l’architecte L. Blanc. Le second, du 2 février 1905, fut dessiné par l’architecte E. Thomas pour M. Dissard. En me rendant sur place, j’ai pu remarquer que l’autre immeuble d’angle, ouvrant sur le n°2 de la rue de Candie, était bien signé par E. Thomas. Notre petite curiosité Art Nouveau ne peut donc être que l’immeuble dessiné par Blanc en 1902.

J’accompagne les images de notre sympathique internaute - du nom de P. M. - avec une ou deux de celles que j’ai pu moi-même réaliser en complément. Maintenant, il vous suffit de donner une note à sa proposition, entre 1 et 10. Le moment venu... nous ferons les totaux et les divisions... et désignerons les gagnants. Merci donc à P. M. d’avoir involontairement accepté d’essuyer les plâtres.
Et maintenant... c’est à vous !

mardi 6 mai 2008

13-15 et 21 boulevard Lannes (16e arrondissement)


Les deux immeubles édifiés par Charles Plumet, en 1906, sur le boulevard Lannes, sont pratiquement jumeaux. Pourtant, ils ne sont pas mitoyens et n’ont été conçus, ni à la même époque, ni même pour un propriétaire unique.
C’est à la date du 19 octobre 1904 qu’on trouve mention du premier d’entre eux. Alors situé au n°17 bis, il allait finalement recevoir le n°21. Charles Plumet en était lui-même le propriétaire. Pour l’immeuble du n°13-15, déclaré le 30 mars 1905 plus simplement comme n°15, le commanditaire n’était autre que M. Obrecht, beau-père de l’architecte. La date de 1906 pourrait laisser transparaître une genèse assez longue, une réalisation soignée ou même, de façon plus évidente, le désir d’harmoniser ce double projet en retardant volontairement le début du premier chantier.

L’agencement général des deux édifices est rigoureusement identique, même si les travées latérales du n°13-15 comportent une fenêtre de plus qu’au n°21. Mais les ferronneries et le décor sculpté sont strictement les mêmes. Les premières ont cette sobriété qui fit tout le charme et le succès de Plumet ; le second, à la fois très diversifié, fantaisiste et répétitif, n’est malheureusement pas signé, ce que sa qualité nous fera regretter.
Pour ces deux ouvrages importants de sa grande période classique, Plumet renonça à son habituelle loggia, au profit de grande fenêtres cintrées, assurant par le cinquième étage tout le rythme des façades. Sobriété, sagesse... nous ne sommes pas très loin d’une certaine austérité. Mais, sur ce boulevard assez bourgeois, et à une époque aussi tardive, on en soulignera d’autant plus la qualité évidente.
Je laisse mes lecteurs le soin de savourer, sur place, les multiples variations réalisées autour de l’épi de maïs, plante non exclusive mais qui se signale pour son originalité, notamment sous forme de frises sous les balcons. C’est d’ailleurs ce même motif qui trône au-dessus des portes d’entrée, malheureusement d’une sagesse trop contrainte pour être totalement remarquables.

Heureusement, quelques délicieuses grisettes (et une petite fille) invitent à lever les yeux vers les fenêtres des étages supérieurs, où - “en cheveux” ou chapeautées de façon très pittoresque - elles paraissent très indifférentes au bruit d’une rue où la circulation est aujourd’hui très dense. Leurs visages se répètent d’un immeuble à l’autre, signe que cette sculpture ornementale fut pratiquement réalisée en série. Les visages sont très caractérisés ; il pourrait donc s’agir de véritables portraits. Les immeubles ayant une origine commune dans le cercle étroit de la famille de l’architecte, il se pourrait que ces femmes et cette fillette soient la représentation de membres de la famille Obrecht.

On ne saurait vraiment apprécier ces immeubles en regardant leurs seules façades principales, sur le boulevard Lannes. Malgré la qualité du travail, toujours parfait chez Plumet, elles n’offrent pas la même originalité que leurs “versos”, parfaitement visibles sur le boulevard Flandrin. Là, les murs sont en briques, la pierre étant réservée à quelques entourages de fenêtres et à des garde-corps. L’architecte s’y adonne à un effet très original de composition, qui n’est pas sans évoquer certains immeubles un peu austères des Pays-Bas, à la ligne néanmoins toujours délicate. Ici, point de décor, en dehors des fantaisies d’agencement de frontons très chantournés ou des amusantes toitures à double pente des fenêtres du premier étage de combles. Entre les deux immeubles, dont l’un est légèrement plus large que l’autre, il y a d’assez visibles différences, le n°13-15 étant traité avec un peu plus de richesse que son (presque) voisin.

12 rue Théophile-Roussel (12e arrondissement)


Voici une petite curiosité, à déguster avec gourmandise comme un joli bonbon !
Malheureusement, l’immeuble n’est pas signé. Tout ce qu’on peut en dire est qu’il est forcément postérieur à l’année 1904, date d’ouverture de cette très courte voie, située dans les abords immédiats de l’avenue Ledru-Rollin.
Pourrait-il s’agir d’un projet des architectes Charlet et Perrin, qui ont construit quelques édifices très plaisants dans le quartier ? Auquel cas, l’immeuble daterait de 1907 et aurait été construit pour M. Chossonnerie.


On ne signalera l’ensemble de la façade, malgré sa symétrie, que pour la variété des décrochements, la présence de briques vernissées, une amusante fenêtre axiale, coupant l’étage des combles. Mais c’est essentiellement son dessus de porte qui retiendra ici notre attention, avec son impressionnante tête de femme émergeant d’une glycine. Le réalisme du visage signale un évident portrait, auquel on ne reprochera qu’une expression un peu convenue. Néanmoins, la composition est belle et ne manque, ni de force, ni d’originalité. Malheureusement, le sculpteur, beaucoup plus discret que son œuvre, n’a pas daigné signer son travail. Dommage...

27-27 bis quai Anatole-France (7e arrondissement)


C’est pour les “héritiers Lazard” que Richard Bouwens van der Boijen construisit ces deux imposants immeubles. La demande de permis du premier, au n°27, fut publiée le 5 juillet 1905 ; celle du n°27 bis date du 30 mars 1906. Cette simple chronologie pourrait suffire à comprendre, d’emblée, le caractère sympathiquement disparate de ces édifices, s’ils n’étaient pas tous deux clairement datés... de 1905. On peut donc se permettre d’interpréter la seconde demande comme une régularisation administrative, l’immeuble ayant probablement déjà été achevé au moment de la publication.
Pour des édifices visibles de très loin - et même depuis la place de la Concorde -, bénéficiant en outre d’une situation prestigieuse sur le bord de la Seine, l’architecte ne pouvait évidemment pas se contenter de façades plates et ordinaires ; il avait bien trop de talent pour se cacher avec banalité dans un paysage terne. Il choisit donc de creuser la façade du n°27 et de jouer sur l’étonnante variété formelle du n°27 bis, y utilisant brillamment tout les moyens formels alors possibles : grande fenêtre en plein cintre, colonnade, bow-window, clocheton... On peut difficilement construire deux bâtiments aussi différents, dans l’ensemble comme dans le détail.











Sera-t-on déçu par la symétrie de l’immeuble le plus imposant, et par son absence presque totale de décor ? Ce serait peut-être faire injure à l’art de l’architecture que de penser qu’il a uniquement de l’intérêt dans la luxuriance des matériaux ou dans la collaboration luxuriante d’un talentueux sculpteur-ornemaniste. Si l’Art Nouveau s’est beaucoup déconsidéré par des effets un peu factices, il a heureusement su générer quelques œuvres d’une plus grande rigueur formelle. C’est parfois là que se reconnaissent les chefs-d’œuvre. Le 27, quai Anatole-France - qui faisait alors encore partie du quai d’Orsay - se singularise, en effet, par l’austérité de ses murs, à peine animés par quelques balcons, comme suspendus sur la façade. Sans doute Bouwens van der Boijen a-t-il voulu faire le contraire de ce qu’on peut voir sur l’hôtel voisin, caractérisé par ses beaux ordres classiques et ses copies d’antiques. On s’en apercevra en comparant leurs deux “murs” de clôture, creusé en son centre au n°25 et surélevé au n°27, mais pareillement ornés de fenêtres circulaires. Jouant sur l’absence presque totale de toute sculpture ornementale, Bouwens concentra sa fantaisie visuelle sur les parties hautes de son immeuble, notamment les toitures arrondies de ses deux balcons d’angle et, surtout, l’étrange tambour central, couronnant l’édifice comme une sorte de château d’eau. Probablement s’agit-il du sommet d’une magnifique cage d’escalier.

Pour les amateurs que cet Art Nouveau un peu austère rebuterait un peu, l’immeuble du 27 bis propose des grâces un peu plus conformes à l’esthétique du temps : jeu sur les matières, les formes, les ouvertures. Mais avec la rigueur à laquelle cet architecte fut toujours fidèle. Ainsi les principales céramiques du décor ressemblent - lâchons-nous et parlons “moderne” ! - à un jeté de CDs perforés, à motifs de fleurs totalement stylisées. La géométrisation de ces motifs peut être d’un très grande diversité pour les assises de chaque étage du bow-window, signe qu’il n’y a pas de règle bien définie chez Bouwens. Il s’est d’ailleurs permis d’utiliser la couleur pour les curieux auvents du rez-de-chaussée et du premier étage, rappel évident de ses origines néerlandaises. Dans le détail, ces ornements annoncent beaucoup plus l’Art Déco qu’ils ne participent à l’Art Nouveau, nouveau signe de l’originalité de cet architecte précurseur. On ne s'étonnera pas que ce revêtement de céramique vienne de la fabrique de Gentil et Bourdet qui, très tôt, a largement préfiguré l'art des années 1920 dans ses créations.

Il faut pratiquement traverser la Seine pour savourer l’ordonnancement des toitures, l’amusante gloriette sommitale et, surtout, l’immense baie demi-circulaire. Celle-ci a depuis longtemps fait la célébrité de l’édifice. Pourquoi ? Parce que ce salon est éclairé toute la nuit - du moins était-ce le cas il y a encore quelques années -, particularité qui a fait fantasmer bien des curieux et qui a même fait l’objet d’un joli échange de répliques entre Nathalie Baye et Gérard Depardieu dans le film “Rive droite - Rive gauche”. On peut toujours se donner rendez-vous, à deux heures du matin, pour vérifier si cet amusant phénomène continue toujours...