vendredi 15 août 2008

Entr’acte n°24 : rue Vanderschrick (Bruxelles - Belgique)


J’avoue avoir une particulière affection pour Ernest Blérot (1870-1957), architecte bruxellois particulièrement prolifique, et dont quelques-unes des œuvres les plus singulières ont été construites dans des quartiers alors très populaires, notamment autour de la rue Vanderschrick, où sa signature, aussi belle et voyante que celle de Gustave Strauven (1), se retrouve de maison en maison...

Le charme de ce créateur est peut-être d’avoir su faire feu de tout bois, prenant à tout le monde des traits de leur style pour forger le sien, protéiforme, changeant, répétitif ou parfois même totalement unique. J’en veux pour preuve sa maison personnelle de la rue Vilain-XIV, qui fut scandaleusement détruite, et dont le volume important était singularisé par d’imposantes ferronneries florales (qui, elles, ont été partiellement conservées...).
Dans son travail, on retrouve la finesse du travail de la pierre de Horta - auquel il emprunta la forme de certains ornements -, le goût de Hankar pour les sgraffites, l’outrance de Strauven dans le travail du métal. Surtout, on remarque dans ses maisons des habitudes de décoration - notamment une sorte de linteau en forme d’enseigne, destiné à recevoir un sgraffite -, auxquelles il apportait les infimes variations susceptibles d’individualiser chaque bâtiment. La couleur, la nature même des ornements, achèvent toujours d’apporter une note singulière à ses œuvres.
Je serais bien incapable de tracer un itinéraire idéal pour ceux qui voudraient aller à la rencontre de Blérot. Son œuvre est beaucoup trop abondant ! Mais au moins puis-je signaler quelques bâtiments - presque au hasard -, à partir desquels on pourra ensuite aller, presque à l’aveuglette : un Blérot en cache toujours un autre (du moins n’y en a-t-il jamais un autre bien loin !).

La rue Vanderschrick est certainement un bel exemple de son habileté à varier une formule, presque à l’infini. En inversant l’agencement des divers éléments (balcons, encorbellements fermés), en alternant les éléments peints et vitrés, en jouant sur les couleurs et l’importance des ferronneries, il sut réaliser des édifices singuliers à partir du même principe, sinon d’un plan identique. La qualité et la variété des sgraffites apportent un supplément non négligeable à certaines de ces maisons, notamment lorsqu’il y déploie un ravissant coucher de soleil.

Ces maisons datent des années 1900-1904, pour l’essentiel. Grâce aux millésimes soigneusement gravés par l’architecte à côté de sa signature, on peut pratiquement suivre la construction de la rue, d’année en année. La plus imposante de ces constructions forme un angle avec une autre rue, et un joli restaurant (de 1902) en occupe le rez-de-chaussée. Dans l’ornementation de la pierre de façade, Blérot a réalisé des variations sur plusieurs motifs de Horta, notamment d’une palmette à la rare élégance.

La superbe façade du 41, place Mortichar se signale par la beauté de ses vitraux, par un autre coucher de soleil peint, et une quantité d’autres détails décoratifs, anguleux ou arrondis, qui relèvent d’une imagination incroyablement fertile. Pourtant, la lisibilité de l’ensemble n’est jamais atténuée par ces petites coquetteries de détail, qui relèvent du domaine de la fantaisie et de l'invention, mais sans jamais prétendre devenir le seul intérêt de l'architecture.

Ailleurs, au 44 rue Belle-Vue (1899), on savourera l’audacieuse et amusante composition d’une porte d’entrée - qui était d’une courageuse couleur rose, l’année où je m’y suis rendu ! -, mélange heureux de bois et de métal. Dans ces détails - importants car toujours plus immédiatement visibles -, Blérot se montre toujours inventif et virtuose.

La rue Darwin propose, elle aussi, plusieurs œuvres de Blérot. Celle du n°15 est sans doute un peu tardive (1905), mais elle présente une sorte de résumé de quelques traits décoratifs de l’architecte : le sgraffite au coucher de soleil, l’arbre sculpté comme soutien du bow-window, la forme si caractéristique de ses panneaux de bois ou les circonvolutions à la fois simples et inventives de ses ferronneries. Sur la maison voisine, au n°17, le sgraffite est demeuré inachevé. Son dessin particulièrement élaboré est donc resté blanc.

L’architecture de Blérot est charmante, souvent inventive, jamais agressive. Elle pourrait parfaitement symboliser l’Art Nouveau bruxellois, complexe dans le détail, mais toujours dans une structure clairement lisible. Les ornements restent toujours très graphiques et sentent encore leur planche à dessin. Mais la couleur et l’imbrication des matériaux suffisent souvent à enrichir des volumes simples, pour donner, à une population modeste, un habitat original et pittoresque.

(1) Signalons ici un trait singulier de Victor Horta, qui fut l’un des rares architectes Art Nouveau à ne pas... signer ses édifices. Ce qui est peut-être un indice pour les identifier !

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