samedi 9 août 2008

Entr’acte n°22 : ... à Garraf (Espagne)


On ne saurait quitter la région de Barcelone sans faire un petit détour par Garraf, un endroit très étrange, situé plus au sud, sur la côte de la Méditerranée.
Je me souviens d’y être allé, il y a quelques années, alors que le site n’était pas encore connu et, évidemment, absolument pas visité. L’endroit était désert, mais semblait malgré tout libre d’accès. J’y suis resté une heure, comme dans une ville fantôme, sans rencontrer âme qui vive. Même la cimenterie toute proche paraissait sans activité. Etait-ce un dimanche, après tout ? Apparemment, aujourd’hui, c’est une toute autre chanson...
Les Bodegas Güell furent construites pour le mécène de Gaudi qui produisait là du vin. Si on s’accorde généralement sur la date de 1895-1897, on hésite encore à les donner en totalité à Antoni Gaudi (1852-1926). Car elles pourraient être partiellement (ou peut-être même en totalité) l’œuvre de Francesc Berenguer i Mestres (1886-1914), l’un de ses assistants les plus talentueux. Si le grand maître catalan avait conçu un pavillon de chasse pour Güell en 1882, ce projet-là ne vit pas le jour. Dans son catalogue de l’œuvre de Gaudi, Isabel Artigas évoque les plans originaux des bâtiments finalement réalisés, conservés aux archives municipales de Sitges, qui porteraient les signatures de Güell et de Gaudi. Mais elle parle aussi, abondamment, et avec honnêteté, de la collaboration de Berenguer, qui aurait peut-être pu avoir un rôle plus important que celui de simple assistant.

La complication des volumes, quoique finalement assez limitée, serait bien dans l’esprit du maître, souvent intéressé par tout ce qui pouvait apparaître comme un pari technique ou décoratif. La propriété s’ouvre, depuis la route, par un bâtiment de gardiens volontairement défensif. Une grille, austère et frustre comme une cotte de mailles, s’ouvre sous une sorte de porche de conte de fées. Ce petit édifice, joliment compliqué, est en soi une vraie petite merveille, tant la simplicité des matériaux employés s’associe à un ensemble impressionnant de petits détails pittoresques, certains n’ayant probablement qu’une simple utilité ornementale, comme la charmante petite terrasse d’observation à laquelle on descend par quelques marches construites au-dessus de la grille d’entrée. L’ensemble semble tout droit sorti d’un ouvrage de Viollet-le-Duc, où rien de l’architecture militaire du temps des croisades n’aurait été oublié. Mais tout cet étalage était-il bien nécessaire pour protéger de simples caves à vin ? Voilà qui prête à sourire. Sourions donc, de bon cœur !

Une esplanade, aujourd’hui transformée en jardin, sépare ce bâtiment d’entrée des caves proprement dites. Si celles-ci, prenant ouvertement la forme d’une église fortifiée, a sa propre entrée sur l’esplanade, un nouveau porche s’ouvre malgré tout sur la droite, conduisant à une cour étroite, entre les bodegas proprement dites et une longue rangée de bâtiments annexes. Ce porche n’a qu’une fonction décorative, puisqu’il n’y a aucune porte d’aucune sorte pour y défendre le passage.
Là encore, échauguettes, mâchicoulis et contreforts puissants relèvent d’un art médiéval plutôt exagéré pour un tel édifice agricole, mais les architectes n’y ont rien oublié de ce qui aurait pu être construit au XIIe ou au XIIIe siècle.

Donnant l’impression que ces caves ont eu une longue histoire, Gaudi et Berenguer ont imaginé de faux agrandissements, émergeant de la structure principale, puissamment renforcés. Ainsi, la façade du bâtiment principal, qui aurait pu n’être qu’un mur nu joliment incurvé, est animée par tout un ensemble d’ouvertures et d’espaces supplémentaires, avec une irrégularité qui voudrait évoquer un édifice construit et remodelé à plusieurs époques différentes. Le groupe de fenêtres qui ornent le centre de ce très long mur, de chaque côté du bâtiment - sous la cloche et la croix qui achèvent de lui donner une apparence d’église -, n’est évidemment pas sans évoquer l’agencement de la longue loggia du palais Güell, à Barcelone, que Gaudi avait achevé en 1888. Il n’y a là, évidemment, aucune coïncidence : le motif fut sciemment utilisé comme une signature ou un signe de reconnaissance.

D’une façon bien poétique, cet édifice s’achève, grâce à des colonnes, en une sorte d’agréable loggia. Là encore, on pourrait se poser la question de l’utilité de ce “caprice” architectural. Mais on s’en satisfera amplement, tant il apporte, in fine, une touche insolite, très moderniste, qui rompt tout à coup avec le caractère presque archéologique de tout ce qui apparaissait jusqu’ici. Il est certain qu’un tel espace n’aurait jamais pu être imaginé au moyen âge. Mais Gaudi n’était pas avare de ce genre de ruptures, même s’il eut toujours l’intelligence d’en modérer constamment le nombre, pour mieux en ménager les effets.

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