samedi 9 août 2008

Entr’acte n°20 : ... à Madrid (Espagne)


Puisque vous êtes probablement en vacances - du moins, je vous le souhaite -, prenons aussi nos quartiers d’été. Eloignons-nous, le temps de quelques articles, d’un Paris versatile, où il fait chaud un jour... et où il pleut le lendemain. Enfilons nos shorts et chaussons nos tongs... Et partons d’abord là où, selon toute vraisemblance, il fait toujours beau en août : l’Espagne !
Première étage : Madrid. Certes, la capitale espagnole n’est pas particulièrement réputée pour son Art Nouveau, c’est le moins qu’on puisse dire. Historiquement, la chose s’explique parfaitement par la vieille rivalité entre Castille et Catalogne, Barcelone s’étant presque réservé l’exclusivité d’une modernité que la principale ville du pays bouda très largement, au profit d’un éclectisme grandiloquent et répétitif, peuplé de palais imposants. Sans doute paraissaient-ils à l’époque seuls dignes de magnifier une grande ville aux ambitions fédératrices.

Néanmoins, Madrid cache une sorte de merveille, presque incongrue dans son paysage souvent austère, au n°4 de la calle Fernando VI. Elle est due à l’architecte Jose Grases y Riera. Cette œuvre est d’autant plus exceptionnelle qu’elle est même la seule incursion de son auteur dans le domaine de l’Art Nouveau, comme le rappelèrent les “Monographies de bâtiments modernes”, publiées par Raguenet, qui lui consacrèrent leur n°228. En effet, le court texte accompagnant les dessins reproduits parle bien d’un édifice “exceptionnel” dans la carrière de cet architecte municipal.
Si le nom de Grases est probablement bien oublié aujourd’hui, même par les Espagnols, personne ne s’en inquiète vraiment, puisque la maison est largement connue comme étant la “maison de Gaudi”. Et c’est peut-être ainsi qu’il faudra l’appeler si vous peinez à la trouver. Evidemment, Antoni Gaudi n’a jamais eu le moindre rapport avec Grases, et encore moins avec cette vaste et surprenante maison. Mais les Madrilènes aimeraient tant avoir, eu aussi, des œuvres de Gaudi dans leur ville... Ne les blessons donc pas et laissons croire ce qu’ils veulent bien imaginer.

D’emblée, disons que ce bâtiment relève de la “nouille” la plus divertissante qui soit. L’art de Gaudi peut être ressenti comme tout aussi ludique, mais son architecture est plus savante, nettement plus originale, et s’accompagne généralement d’une coloration et d’allusions religieuses qui font ici totalement défaut. Voilà, en quelques mots, contredite une attribution très abusive et pour le moins fantaisiste.
Architecte éclectique, Grases se montre ici fin connaisseur de toutes les inventions “modernistes” de son époque. En cela, son incursion dans le monde du Modern Style relève du talent des architectes académiques à pouvoir faire une synthèse de multiples influences. Ici, on retrouvera, d’une manière générale, un Art Nouveau beaucoup plus italien qu’espagnol, celui de Fenoglio à Turin, par exemple. Ailleurs, certains balcons évoquent étrangement l’hôtel d’Yvette Guilbert, par Xavier Schoellkopf, et beaucoup de pâtisseries décoratives, notamment autour et sur la vaste rotonde d’angle, ne sont pas sans lien avec quelques grands édifices parisiens du même genre.

Si l’ornementation, principalement florale, reste dans une latinité sans surprise, quelques détails rapprochent curieusement la maison du monde germanique : par exemple, les simples tiges végétales, sur une des façades secondaires, s’inspire visiblement de l’ornementation très stylisée - et hautement poétique - que Olbrich imagina pour la décoration de plusieurs de ses maisons de Darmstadt. Dans le même esprit, la superbe grille métallique, et son imposant portail, trahissent aussi une influence beaucoup plus germanique que latine.
Il serait certainement amusant de rechercher, plus précisément, les motifs que Grases y Riera aurait détourné pour la décoration de cet édifice unique et insolite. Nul doute que cette étude nous apporterait son lot de surprises. Mais il n’en reste pas moins certain que, malgré de probables détournements, pillages ou pastiches, le bâtiment est d’une remarquable unité, et représente sans doute à lui seul un résumé parfait de l’Art Nouveau baroque dans les pays de l’Europe méridionale.

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