dimanche 8 juin 2008

20 bis rue Boissière (16e arrondissement)


Octave Courtois-Suffit (1856-1902) ressemble en bien des points à Léon Benouville : tous deux morts trop tôt pour imprimer sur la modernité le poids de leur véritable personnalité, ils étaient déjà des architectes reconnus lorsque l’aventure de l’Art Nouveau commença. Mais, si Benouville eut un réel investissement dans le mouvement, cela fut certainement moins évident pour Courtois-Suffit, artiste un peu plus âgé, et en partie auréolé du prestige de son propre père, qui avait été également architecte. Il n’en fut pas moins un représentant occasionnel intéressant, dans le sens où le progrès l’intéressa beaucoup plus pour sa réflexion innovante sur la structure et les volumes que pour le renouvellement du décor.

Ainsi, à première vue, son immeuble du 20 bis, rue Boissière, achevé en 1902 - il s’agit donc de son dernier ouvrage -, pourra-t-il paraître d’un intérêt secondaire, pour sa relative nudité. Construit pour Mme Animat, qui en fit publier la demande de permis le 4 avril 1901, il connut pourtant une certaine faveur dans la presse de l’époque, et en particulier immédiatement après le décès de l’architecte.
Mais l’édifice mérite un peu plus d’attention que d’habitude - ce qu’exigent d’ailleurs aussi les immeubles de Benouville - car son intérêt est beaucoup plus structurel que décoratif, avec des solutions à la fois pratiques et esthétiques qui détonnent complètement chez ce qu’on peut encore appeler un “architecte académique”.

La présence d’un bow-window n’était certes plus un grande nouveauté en 1902, mais le parti d’éviter de le placer au centre de la façade constitue un choix toujours audacieux par son refus de la symétrie. Par ailleurs, la présence d’une sorte de jardin d’hiver métallique, percé entre les deux consoles du grand balcon du deuxième étage, n’est pas non plus une chose très habituelle. Courtois-Suffit l’a clairement mis en relief par l’ajout, à ce niveau, de ferronneries d’un dessin original, sobre, mais clairement désiré comme “moderne”. Cette étonnante verrière apparaît bien sur l’élévation incluse dans le dossier de voirie, mais elle avait alors une allure beaucoup plus rococo qui en atténuait considérablement l’audace.

La comparaison de la façade construite avec cette élévation est passionnante à plus d’un titre, l’architecte ayant progressivement effacé toutes les traces d’un historicisme banal, au profit d’un Art Nouveau discret, mais bien présent : ainsi le couronnement du bow-window a-t-il été simplifié, et la grille de la porte de service est devenue nettement plus originale.
Certes, les cariatides initialement prévues ont disparu au profit de pilastres tout aussi académiques, mais les chapiteaux y sont deux petits bijoux du plus pur Modern Style. Ces charmants visages, apparaissant entre d’étonnants petits arbres miniatures, ne sont pas sans évoquer la cheminée très inquiétante de la salle à manger du palais enchanté, dans “La Belle et la Bête”, le film tourné par Jean Cocteau une quarantaine d’années plus tard. Mais les visages de Cocteau lui-même et de Béraud, son décorateur, laissaient échapper de leurs lèvres une fumée aussi discrète qu’énigmatique, qui n’apparaît évidemment pas sur les masques étranges, mais beaucoup moins inquiétants, de la rue Boissière.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour,

je suis de la famille d'Octave Courtois-Suffit et suis fort heureuse de découvrir, grâce à votre article, un peu mieux ses travaux : si je connaissais l'immeuble, on ne me l'avait jamais "expliqué"...
Merci beaucoup donc !

Le mateur de nouilles a dit…

Je m'intéresse beaucoup à Octave Courtois-Suffit (qui, à mon avis, a eu un rôle intéressant dans la naissance de l'Art Nouveau). J'aimerais infiniment en savoir un peu plus sur sa vie et son oeuvre.