vendredi 23 mai 2008

Entr’acte n°17 : 56 boulevard du Président-Carnot (Agen - Lot-et-Garonne)


Plusieurs fois, dans ces pages, j’ai pu montrer des ouvrages assez remarquables qui n’appartenaient à aucun des centres aujourd’hui reconnus de l’Art Nouveau. Qu’il s’agisse de Fécamp, de Douvres-la-Délivrande, de Nantes, de Biarritz, ou même de Genève, il est toujours possible de découvrir une petite merveille isolée, œuvre d’un architecte tombé dans l’oubli le plus total. C’est ce que révélera quelques-uns des édifices envoyés par vous-même, dans le cadre du jeu de cette année, et que je viens de commencer à publier.

Dans ce domaine, tout - ou presque - reste donc à découvrir. Et l’étonnante maison d’Agen est un exemple magnifique de ces trésors ignorés, qui n’ont jamais eu droit de cité dans les études générales sur l’Art Nouveau, tant elles paraissent inclassables et difficiles à rattacher à des ensembles déjà connus. Il est certain que, dans ces cas précis, les architectes locaux se sont vraisemblablement inspirés des publications contemporaines, glanant ici et là les sources de leur inspiration, mais en y mettant tout le sel de leur propre fantaisie.

La maison n’est pas signée, mais il m’a été possible d’apprendre - grâce à un autre blog ! - qu’elle fut construite en 1901 par Ephraïm Pinêtre (1). Qui était cet architecte ? Si on regarde l’immeuble en briques et pierre qu’il construisit au n°32 du même boulevard, en 1902, il ne se présente guère comme un adepte forcené de l’Art Nouveau, qui n’a sans doute été pour lui qu’un exercice de style, exécuté à la demande d’un commanditaire particulièrement audacieux.

La maison d’angle de 1901, située à l’intersection de la très étroite rue des Rondes-Saint-Martial, étonne d’emblée par son désordre pittoresque : aucune ouverture n’est identique à une autre et leur emplacement même, en fonction des contraintes du plan, semble parfois très aléatoire. On se régalera ainsi du traitement élégant de chaque fenêtre, conçue comme un joli exercice de style, avec leurs extensions latérales, ou leurs frontons plus ou moins chargés.

L’angle du bâtiment fait l’objet d’une attention particulière : important faîtage sur le toit, balcon suspendu et, au rez-de-chaussée, un étrange porche aux ouvertures dissymétriques, clos par de magnifiques ferronneries en coup-de-fouet (2).
Partout, l’architecte a voulu des courbes, des contre-courbes, des arabesques très fluides ou au contraire ramassées de façon compacte, donnant à la partie sculptée de son œuvre une diversité et une fantaisie qu’il est souvent rare de rencontrer à un tel degré de sophistication.
Au final, cette maison aurait pu apparaître totalement désorganisée, sinon anarchique. Elle donne pourtant une étonnante impression d’harmonie, qui témoigne, de la part de Pinêtre, une parfaite maîtrise de l’ensemble de la construction, où le détail, apparemment aléatoire, reste soumis à une composition d’ensemble très rigoureuse.

L’architecte est-il l’auteur d’une autre maison toute proche, également située sur le boulevard, à l’angle du cours Washington ? Le caractère très composite de cette autre édifice pourrait permettre de le lui attribuer, s’il n’a pas été construit à deux époques différentes, seulement agrandi à l’époque de l’Art Nouveau. On en admirera surtout l’étrange pilier d’angle, ornement inutile et magnifique de la terrasse du premier étage, qui n’est pas sans lien de style avec la maison du n°56. Cette terrasse est peut-être un autre indice pour une possible attribution, étant fort proche de celle qui orne la maison construite par Pinêtre à Penne-d’Agenais.

(1) On ne sait quasiment rien sur cet architecte, hormis qu’il est l’auteur de deux autres réalisations dans le Lot-et-Garonne : une maison à Penne-d’Agenais (au 20, avenue de la Libération), en 1902, dans un style mêlant harmonieusement l’Art Nouveau et le néo-gothique, et une église de Tombebœuf, dont il assura la restauration en 1903. La base Mérimée date la maison d’Agen, avec beaucoup de prudence, “entre 1896 et 1902”, et adjoint à Pinêtre le nom d’un autre architecte, Edouard Payen.


(2) Le dallage de ce porche m’a infiniment surpris, puisque j’y ai reconnu les mêmes carreaux utilisés par Hector Guimard pour les pièces de service de l’hôtel Mezzara. Cette découverte permet donc, sans doute, de penser que Guimard n’est pas l’auteur des motifs, pourtant d’un Art Nouveau à la fois simple et original.

5 commentaires:

Gy-Lux a dit…

superbe !

Le mateur de nouilles a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
belou47 a dit…

Bonjour,je suis originaire d'agen et je connais fort bien toutes ces maisons. Une précision cependant,la maison pour laquelle vous mentionnez une terrasse ornée d'un pilier inutile,et bien ce pilier n'est pas du goût inutile : c'est une cheminée ! C'est sur, ca ne se voit pas au 1er abord...

Le mateur de nouilles a dit…

Merci pour cette précision. Par "inutile", j'ai plutôt voulu dire "exagéré", tant par le volume que l'ornementation. Mais c'est ce détail qui fait tout le charme...

peter555 a dit…

Bonjour. Je suis le proprietaire de la maison Pinetre que vous indiquez dans l'article a Penne d'Agenais et il est un de mes ancetres par alliance. La maison du Cours Washington est de lui aussi et il en existe une autre plus neogothique a Laroque Timbaut dans le 47.