samedi 24 mai 2008

1 et 2 rue Huysmans (6e arrondissement)


Raoul Brandon (1878-1941) est un architecte assez rare pour la période qui nous intéresse, ayant rapidement partagé son activité entre la France et l’Egypte, où il édifia quelques-unes de ses œuvres majeures entre 1907 et 1913. Néanmoins, il conçut à Paris plusieurs immeubles importants, parmi lesquels celui de la rue de Charenton et ceux-ci, situés de part et d’autre de l’entrée de la courte rue Huysmans, à l’angle de la rue Duguay-Trouin.
Bien qu’ils soient datés de 1919, leur conception est beaucoup plus ancienne, les demandes de permis de construire ayant été publiées le 2 avril 1913, pour le n°1, et le 28 mai 1913, pour le n°2. Les propriétaires en étaient respectivement : Mme Rolland d’Estape et M. Beaudoire.

Conçus probablement ensemble, ils ne forment néanmoins pas une paire, puisque tout semble les différencier, en dehors du principe d’une galerie au dernier étage, plus courte et limitée au n°2, visiblement inspiré par celles de Charles Plumet au n°1. L’un des immeubles est entièrement en pierre, avec de charmants reliefs ovales dus au ciseau du sculpteur Sartorio, représentant des jeunes femmes jouant avec leur enfant, et des guirlandes de raisins où s’ébattent de jolis oiseaux sur les importantes parties nues de la façade ; l’autre mélange abondamment la brique rouge à la pierre et son décor sculpté se limite à quelques têtes, pour des linteaux de fenêtres, et à d’immenses volutes végétales, où la tige est clairement mise en relief comme élément de structure (1).


S’il s’agit encore d’Art Nouveau, c’est d’un Art Nouveau volontairement austère et viril, que viennent à peine adoucir les grâces de la sculpture décorative. Mais Brandon n’a jamais prétendu être un architecte “gracieux” ! On sent ici tout le poids prédominant d’une composition architecturale puissante, annonciatrice de la massivité qui allait dominer les années d’entre-deux guerres.


En dehors de leurs dossiers de voirie, les plans de ces immeubles figurent dans le fonds Raoul Brandon appartenant au musée d’Orsay, où la part égyptienne de sa carrière, passionnante, est également très abondamment et judicieusement représentée. On y trouve notamment, pour le n°1, une magnifique aquarelle de présentation, datée du 27 avril 1923, fantaisie architecturale comparable à celles qu’on avait longtemps pu voir, régulièrement, dans les Salons d’avant-guerre. Dans une composition très agréablement touffue, organisée autour d’une grande couronne végétale, l’architecte a placé la façade de l’édifice, la vue d’un salon et de l’escalier, le détail des deux créations de Sartorio, des différents types de ferronneries - dont celle qui orne les portes de l’ascenseur - et une perspective de la galerie. Les visages qu’on devine au bas de l’aquarelle ressemblent à des ornements de consoles, peut-être imaginés mais jamais réalisés.
Dans le titre de cette aquarelle sont clairement mentionnés Raoul Brandon et sa femme comme propriétaires. La couronne, ainsi que la présence de deux pigeons se bécotant, lie visiblement cette œuvre au mariage de l’architecte. En effet, celui-ci épousa effectivement la commanditaire de l’édifice à l’époque de la réalisation de ce dessin magnifique et extraordinairement virtuose.

(1) Il existe de forts passionnantes photographies anciennes pour cet immeuble. L’une d’elle, en particulier, reproduit une maquette en plâtre qui démontre que la très simple entrée de ce n°1 était à l’origine prévue avec un imposant entourage sculpté : Brandon - avec la collaboration très probable du même Sartorio - avait prévu d’y montrer deux imposantes statues féminines sous d’immenses feuillages formant une sorte d’arceau autour de la porte d’entrée.

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