samedi 12 avril 2008

7 bis rue Damrémont (18e arrondissement)


S’il est possible de lire le nom de Gridaine sur quelques autres façades parisiennes, celui de Torchet n’y apparaît jamais. Pour le second, cet amusant immeuble est donc son seul ouvrage connu ; pour le premier, il s’agit de son unique travail en collaboration. Architectes, Torchet et Gridaine étaient aussi les propriétaires, et c’est à ce double titre qu’ils en firent publier la demande de permis, le 9 avril 1901. Les deux hommes étaient alors domiciliés au 25, rue Cail, adresse qui allait être le siège de l’agence de Gridaine pendant quelques années.
L’immeuble de la rue Damrémont ne se signale pas vraiment pour la qualité intrinsèque de son architecture : c’est un immeuble parisien relativement banal, à peine singularisé par la saillie d’une double travée, légèrement désaxée. C’est donc exclusivement au décor très exubérant de sa porte d’entrée qu’il doit d’être aujourd’hui un peu connu.

Pourtant, il s’en est fallu de peu : tout semblait annoncer, dans le reste de la sculpture ornementale, un grand désir de se conformer à l’éclectisme triomphant, à cette sage décoration classique qui continuait à envahir les artères parisiennes. Il suffit de regarder les étages supérieurs, dans le détail, pour y reconnaître des clés de voûte, des consoles, des écussons, qu’un rien aurait pu rendre parfaitement académiques. Pourtant, nos deux architectes ont tenu à donner quelques coups de fouet caractéristiques un peu partout, perturbant ce sage agencement avec un peu de fantaisie (1). La finesse du travail lui donne même, par endroits, des allures guimardiennes, mais le résultat reste malgré tout assez peu convaincant, tant la tradition exerce ici son poids trop lourd. Pourtant, à la date intéressante de 1901, l’Art Nouveau était toujours dans sa période faste, recueillant encore des échos favorables, et les deux architectes auraient pu se laisser aller à beaucoup plus d’invention formelle sans craindre pour leur réputation ou leur carrière.











Sans doute n’étaient-ils pas, finalement, aussi audacieux qu’on voudrait bien le croire... Et la porte d’entrée de leur immeuble, seul véritable élément remarquable de l’édifice, n’est peut-être qu’un effet de style, à la fois génial, dérisoire et factice. Mais prenons-la pour ce qu’elle est, s’il s’agit d’y trouver du plaisir pour nos yeux. On notera d’emblée une composition dissymétrique très audacieuse. Le modèle du Castel Béranger n’est pas loin - et ce n’est pas pour rien que j’ai évoqué Guimard un peu plus haut -, mais en proposant une seule excroissance latérale, source d’une grande confusion visuelle. Au milieu d’entrelacs d’une rare complexité, évocation de ce que l’Art Nouveau doit parfois à la guimauve (analogie d’ailleurs peu courante dans le contexte parisien), une colonne presque trop sage semble évoquer un classicisme en perdition, n’attendant qu’un retour de la vague pour disparaître... Au-dessus de la porte, un écusson en cours de mutation semble déporté sur la gauche, suggérant un étrange - et inquiétant ? - mouvement latéral, d’une magnifique invention. Les ferronneries, à la fois fines et élégantes, et d’un dynamisme comparable, renforcent évidemment cette curieuse impression de déformation encore inachevée.
Tronchet et Gridaine auraient-ils voulu délivrer un message, à travers ces éléments classiques que des excroissances Modern Style tenteraient de polluer ou de submerger ? Très certainement. Des feuilles d’acanthes, plante appartenant totalement au vocabulaire classique, sont là pour leur permettre de faire une petite démonstration à peine voilée, et qui signifierait : voilà ce qui va arriver si nous laissons la “nouveauté” se développer comme elle le fait depuis quelques années. Le reste de l’immeuble, comme ce qu’il est possible de connaître, par ailleurs, de l’œuvre de Gridaine (2), ne situe évidemment pas ces architectes parmi les novateurs. Mais on s’amusera, au moins, de la démonstration qu’ils firent, en singeant les extravagances de la nouvelle génération émergente, et en cherchant à prouver l’absurdité ornementale d’un édifice comme le Castel Béranger, alors à peine vieux de trois ans.

(1) Plus récemment, des peintres en bâtiment ont ajouté une note assez désastreuse à cette façade : en tentant de rendre une petite jeunesse aux garde-corps du dernier étage sous comble, leur barbouillage a joyeusement dégouliné sur les sculptures du bow-window, les privant pour longtemps de leur petit effet décoratif !
(2) On ignore absolument tout sur la biographie de Torchet, et jusqu'à son prénom. A propos de Gridaine, j'ai pensé - dans une première version de cet article -, qu'il pouvait s'agir d'un architecte déjà âgé, puisque j'avais retrouvé un projet de construction datant de 1877. Mais le seul artiste un peu connu ayant porté ce nom, Maurice Gridaine, semble être né en 1878. Il s'agit là certainement de l'auteur de l'immeuble de la rue Damrémont, probablement fils d'un autre architecte resté totalement inconnu. En 1901, Maurice Gridaine avait donc à peine vingt-trois ans.

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