samedi 12 avril 2008

50 avenue de Ségur (15e arrondissement)


Le très singulier immeuble situé à l’angle du boulevard Garibaldi, de l’avenue de Ségur et de la petite rue Chasseloup-Laubat, a été édifié pour lui-même par l’architecte Ruprich-Robert, qui en fit publier la demande de permis le 21 juin 1899. Mais, si on se réfère à un autre de ses projets parisiens, de 1905, il semble être resté fidèle à son logement du 8, rue Vavin. L’avenue de Ségur fut donc pour lui une simple construction de rapport.
Son nom évoque immédiatement quelque chose à tout amateur d’architecture, puisque Victor Ruprich-Robert (1820-1887) avait été un remarquable architecte diocésain, cadre dans lequel il fut chargé de l’entretien - entre autres - des cathédrales de Bayeux, de Reims, d’Albi et de Nevers. On le connaît aussi pour son rôle important au sein de la commission des monuments historiques. Mais, surtout, il fut un remarquable professeur. Il reste surtout connu pour être l’auteur de la “Flore ornementale” (1866-1876), un ouvrage magnifique qui constitua l’aboutissement de son apport au renouveau du dessin ornemental, domaine dans lequel il se montra l’un des plus importants successeurs de Viollet-le-Duc. En ce sens, ses livres furent d’une importance considérable dans la genèse de l’Art Nouveau.

Cet immeuble n’est évidemment pas son œuvre, puisqu’il était déjà mort depuis plus de dix ans au moment de sa construction, mais celle de son fils, Gabriel (1859-1953). C’est au moment où il commençait à son tour une longue carrière d’architecte diocésain qu’il construisit ce bâtiment, l’une de ses rares incursions dans l’architecture privée. Ce fut un essai prometteur sans lendemain, puisqu’il lui fit gagner une prime au second concours de façades de la ville de Paris, en 1899, mais reste l’un de ses rares édifices civils, et le seul qui le signale à l’amateur dans les limites géographiques de la capitale.
La construction est assez massive et paraîtrait plutôt austère si quelques éléments décoratifs ne lui donnaient pas un caractère pittoresque tout à fait intéressant. En particulier par l’ornementation des murs, où l’architecte a obtenu un très original effet mosaïqué, grâce à une alternance formelle de matériaux différents, mais néanmoins unis par leur coloration similaire. A l’angle du boulevard Garibaldi, une solide console vient orner la fenêtre du premier étage avec des éléments saillants, certes très simples, mais d’une grande efficacité décorative.

On retiendra surtout deux détails. Le premier est le bow-window peu développé, suspendu à l’angle de la rue Chasseloup-Laubat. Ruprich-Robert l’a orné de petits morceaux de grès, très stylisés, à motifs de fleurs et de vaguelettes, avec quelques jolis ajouts en ferronnerie. S’il s’agit déjà d’Art Nouveau, nous sommes encore dans les balbutiements d’un style en gestation, où l’ornement reste encore soumis à une architecture sobre, solide et rigoureuse.

Autour de la porte d’entrée, l’ornement acquière néanmoins plus de place et d’importance. Grâce à d’immenses vagues, formant des enroulements compliqués, mais symétriques, l’artiste attire l’œil du passant, et d’autant mieux que, d’emblée, cette porte semble déjà préfigurer le style Art Déco : en effet, tout en rendant un évident hommage aux travaux de son père, auxquels il apporte une application très concrète, Ruprich-Robert crée un ornement très stylisé qui n’est pas sans évoquer, par sa profusion, sa stylisation extrême, son dessin épais et son “horreur du vide”, les immenses reliefs sculptés du palais de Tokyo, construit au moment de l’Exposition universelle de 1937.

Par sa précocité, l’immeuble de la rue de Ségur figure évidemment parmi les premiers édifices importants de l’Art Nouveau. Il montre, d’une façon encore presque virtuelle, tout ce qui allait caractériser les meilleures réalisations du nouveau style, tant dans le domaine de l’architecture proprement dite (volumes, articulation) que dans son ornementation (couleur, travail de sculpture, éléments en ferronnerie). Si le résultat est encore timide, il est déjà brillant, notamment par une sorte d’absence presque totale de références aux grandes époques anciennes de l’architecture. Certes, on trouvera ici ou là des éléments empruntés à l’art médiéval (la porte, le bow-window) ou au classicisme (les étranges et gigantesques gerbes florales en terre cuite). Mais l’architecte, par sa volonté permanente de stylisation, a conféré à tous ces détails une modernité très singulière, totalement dégagée de leurs modèles éventuels.
On ne s’étonnera donc pas que cet immeuble ait été primé en 1899, affirmant une réelle originalité, mais sans aucune volonté de choquer avec des audaces vulgaires ou ostentatoires.

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