dimanche 16 mars 2008

Document n°5 : Nouvelle joute oratoire : l’Art Nouveau jugé en 1900 (1ère partie)

De façon très paradoxale, l’Exposition universelle de 1900 fut une des premières occasions pour la presse d’émettre des généralités sur le Modern Style, qui y eut pourtant bien peu de place : le Grand Palais, le Petit Palais, le pont Alexandre-III, la gare d’Orsay, élevés pour la circonstance, ont été le triomphe de l’architecture éclectique. L’Art Nouveau se contenta donc d’apparaître dans quelques lieux isolés, comme le Pavillon finlandais (fig. 1), le Restaurant bleu (fig. 2), le Pavillon Lu ou la petite salle élevée par Sauvage pour la danseuse Loïe Fuller. Fait assez significatif : Guimard ne se vit confier aucun véritable édifice lors de cette grande occasion et dût se contenter d’aménager trois modestes stands. Mais, depuis l’ouverture, en 1895, du magasin de Seegfried Bing qui avait donné son nom au nouveau style (“L’Art Nouveau”, rue de Provence), et l’apparition de quelques étrangetés architecturales, comme le Castel Béranger, les premiers immeubles ou hôtels particuliers de Lavirotte, Schœllkopf ou Plumet, et surtout quelques lieux de divertissement (magasins, restaurants et salles de spectacle), une vive inquiétude commençait à s’élever contre ces excentricités décoratives, encore assez peu nombreuses, mais significatives. La courte rue Royale, qui relie les places de la Concorde et de la Madeleine, si emblématique d’un Paris élégant, ne venait-elle pas d’accueillir le restaurant “Maxim’s” (fig. 3), décoré par l’architecte Louis Marnez, et la boutique du joaillier Fouquet (fig. 4), conçue par le nouvel affichiste à la mode, le tchèque Alfons Mucha ?
Parmi les textes polémiques qui parurent à cette époque-là, figure un article assez épouvanté d’Arsène Alexandre, publié dans “Le Figaro” du 1er septembre 1900, sous le simple titre “Modern Style”. Non sans montrer un relatif humour involontaire, l’auteur - qui n’était en rien un médiocre critique - s’essaya pour la première fois au jeu des comparaisons. Ses allusions à l’os de mouton et à la nouille - cette dernière est à l’origine d’un des méchants sobriquets de l’Art Nouveau... et de mon pseudonyme ! - furent tellement parlantes et fortes qu’elles devinrent célèbres.
0n notera, au passage, le désir assez permanent, dans ce genre de polémique, de ne voir dans l’Art Nouveau qu’un produit d’importation. Les références qui sont faites, à l’Angleterre, la Belgique, l’Allemagne ou l’Autriche, sont assez confuses et relèvent pour certaines d’une vindicte politique, comme l’annexion, encore récente, de l’Alsace et de la Moselle par l’empire allemand. On manquait alors totalement de recul pour juger de l’émergence, complexe et diffuse, de ce nouveau style dans le paysage français. Ce qui n’est pas sans charme...
Donnons donc la parole, sans insister davantage, à Arsène Alexandre :


Modern Style
Vous connaissez ce petit jeu qui consiste à se demander de temps en temps : “Notre époque a-t-elle un style ?” et à discuter là-dessus.
Entre autres indications intéressantes, l’Exposition nous aura permis de nous rendre compte que, contrairement à ce que beaucoup de personnes affirmaient, la décoration et l’ameublement de notre époque ont un style, - et que ce style est malade.
Il est vrai qu’il ne nous appartient pas en propre, bien que nous lui ayons fait un sort. Ce sont surtout l’Allemagne, l’Autriche et la Belgique qui nous l’ont prêté. Nous pourrions le leur rendre sans inconvénient après le 5 novembre.
On peut remarquer encore que ce n’est qu’une mode, et que comme toutes les modes elle n’aura qu’un temps ; mais elle a sévi avec beaucoup d’intensité, et comme ce style ne ressemble absolument à aucun de ceux qui l’ont précédé, force sera bien d’en faire la caractéristique d’une partie du moment où nous vivons. Vous savez de quoi je veux parler : de ces lignes à la fois violentes et dépourvues de signification qui combinent la grâce des articulations d’un squelette avec le charme profond des serpentins agités par le vent. Nous pouvons en parler librement maintenant que l’on ne peut plus craindre de faire du tort, dans l’attribution des récompenses, aux architectes, céramistes, ébénistes et tapissiers, étrangers ou français, qui le pratiquèrent si largement. Ils ont assez de talent pour faire à présent autre chose, et ils doivent en être les premiers fatigués.

***

L’os de mouton avait une réputation détestable : il ne servait naguère qu’à assommer des passants inoffensifs sur les boulevards extérieurs. La nouille, au contraire, avait une réputation excellente ; elle s’est compromise avec l’os de mouton pour composer ce que l’on a appelé du nom générique, et bizarre, d’art nouveau. Pauvre nouille ! elle s’est déshonorée sans réhabiliter pour cela l’os de mouton.
Ce que la céramique moderne, ou du moins une certaine école, a consommé de tibias, d’omoplates, de cols du fémur, d’os iliaques est effrayant. D’autre part, les ébénistes nous ont gratifiés de sièges, d’étagères, de dressoirs, de lits, qui donnent l’impression que l’on se repose, que l’on mange, que l’on dort sur les objets d’un musée d’ostéologie comparée, cependant que sur les murs se déroulent lentement des intestins dévidés. Cela se sauve, se déguise plutôt, par la beauté des matériaux employés : les ossements sont taillés dans des bois précieux, susceptibles du plus beau poli ; les vers solitaires multicolores sont des applications d’étoffes soyeuses ou de métaux exquis, tels que l’étain et le cuivre les plus purs. La première impression était de netteté et de simplicité, et nous nous sommes trouvés peu à peu suppliciés sans nous en apercevoir, - mais vous n’ignorez pas qu’il est des supplices qui commencent très bien.
Souvent on nous a dit avec surprise : - Mais pourtant, vous devez aimer ça, vous qui cherchez du nouveau et qui défendez les tentatives les plus originales.

Il est bien ennuyeux, pour ceux qui ont le dégoût de la banalité et de la redite, d’être pris pour des amateurs forcenés de l’excentricité à outrance, d’autant plus que celle-ci est fréquemment une autre forme de la banalité. Berlioz, longtemps victime de cette confusion, en exprimait, d’une façon plaisante, son irritation à peu près en ces termes : “Parce que je n’aime pas boire de l’eau de guimauve tiède, ce n’est pas une raison pour que je m’abreuve avec délices de vitriol versé dans une coupe de cuivre vert-de-grisé.”
Sans doute on en était arrivé à lasser les yeux avec les perpétuelles - et plus qu’infidèles - copies des meubles de la Renaissance et du dix-huitième siècle. Sans doute le second Empire avait produit un style lourdement cossu, vraiment peu sympathique, dont on retrouve l’expression, avec plus de curiosité que de plaisir, au château de Compiègne, ou à la si spirituelle et si documentaire exposition centennale du meuble. Mais s’il faut absolument choisir entre l’excentrique et le banal, les gens de goût et de bon sens préfèrent s’abstenir. La question n’a pas été très bien présentée, et l’on a affecté de nous convaincre qu’il n’y avait pas d’intermédiaire entre le style qi rabâche et celui qui délire.
Sous prétexte d’originalité et de nouveauté, on s’est réfugié dans l’incertain et l’inexpressif. Les beaux artisans des âges qui ont précédé le nôtre étudiaient la nature avec un sentiment profond et ingénu. Puis ils l’interprétaient, sans la copier littéralement, lorsqu’il s’agissait de créer une œuvre. Tous nos grands styles, le roman, le gothique, celui du dix-septième siècle et celui du dix-huitième, ont l’observation de la nature pour point de départ et son interprétation pour but. Ceux de notre siècle qui ont recopié ces nobles et logiques formules se sont dispensés d’interroger la nature à leur tour ; de là leur mollesse et leur pataugeage. Mais ceux qui avaient eu l’horreur légitime de ces répétitions défigurées et l’excellente ambition de créer du nouveau sont tombés dans l’erreur de ne pas regarder la nature davantage. Il semble qu’ils aient pris pour modèles les circonvolutions mêmes de leur cerveau, au lieu des images que ces replis reçoivent, conservent et transmettent.
Et ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’en réalité ils n’ont pas créé de lignes nouvelles. Les lasagnes et les apophyses qui sont la principale ornementation du genre moderne suivent de grandes lignes contournées qui rappellent celles du siècle dernier, et l’on est surpris de constater que cet art nouveau n’est autre que le style Louis XV devenu sa propre larve.

***

Beaucoup de personnes nous demanderont aussi, faute d’avoir regardé les choses d’assez près, pourquoi nous avons de l’antipathie pour des lignes, des harmonies, qui semblent se retrouvent dans l’art gothique et dans l’art de l’Extrême-Orient, celui du Japon par exemple, qu’au contraire nous admirons. Il n’est pas de choses plus opposées. Les nervures, dans l’art gothique, répondent à des nécessités de construction d’une logique mathématique et admirable d’audace. Les crochets sont de légères dentelures imaginées pour faire paraître moins sèches, plus vibrantes dans l’air, des lignes ascendantes destinées à être vues de très bas ou de très loin. De même, dans l’art japonais, il n’est pas une ligne, pas un signe qui n’ait un sens familier ou profond. Tout est inspiré d’une fleur, d’une montagne sacrée, d’un horizon favori. Un coffre rappelle les lignes d’un temple, et ce temple lui-même résume l’aspect d’une terre avec laquelle il s’harmonise. Il n’est pas une fleurette sur la robe d’une ghesha qui ne réponde à une idée lisible pour le plus pauvre portefaix. Dans les écoles civilisées, comme dans les barbares, l’ornement le plus arbitraire en apparence est un monogramme des êtres, des astres, des dieux, des phénomènes de la nature.
Quelles idées évoquent au contraire les dossiers grêles et renflés, les supports contournés de nos meubles, les lanières et les virgules de nos murailles ? Pas d’autres que celles d’un branchage qu’on peut casser comme du verre, et de coups de fouet tumultueux décochés par un charretier névropathe. Il serait excessif de dire qu’à cela se ramène toute la pensée, et l’imagination, de notre temps.
Au reste, qu’est-ce que ces formes que l’on retrouve indistinctement dans un salon français, dans une salle à manger allemande, dans un cabinet de travail belge, dans un boudoir scandinave, quelles que soient les différences de race, de langage, d’esprit, d’aspirations ? N’est-ce pas ici la meilleure critique de ce “style” si l’on est forcé de parler ainsi ?
L’on a dit, en parlant des écrivains, que le style n’était autre chose que l’homme lui-même. Il en est autrement tout au moins du style de ce temps-ci dans l’habitation. Si ceux qui viendront après nous jugeaient notre société sur certains de nos meubles et de nos poteries, ils tomberaient dans de réjouissantes erreurs, - les mêmes, il est vrai, que nous commettons peut-être à l’gard de tels qui nous ont précédés. Nous ne sommes pas aussi névrosés, aussi hallucinés, aussi fumeurs d’opium que nous en avons l’air. De très saines créatures, de très honorables et placides familles évoluent parmi ces ameublements anatomiques et ces décorations giratoires. C’est simplement un mauvais genre que nous nous donnons, ainsi qu’on voit d’honnêtes femmes, parfois, farder outrageusement leur peau fraîche et affecter des airs cascadeurs, pour souffler aussitôt ce qu’elles ont allumé.
Aussi ne faut-il pas trop s’indigner de toutes ces folies, ni croire que nous avons voulu écrire ici une page vengeresse. Nous sommes convaincu que les artistes à venir trouveront dans l’observation renouvelée de la nature, et dans l’application de la science, trop dédaignée par ceux d’aujourd’hui, des formules beaucoup plus elles et plus durables que les nôtres. Notre style n’est pas très beau, il n’est pas très reposant, mais il est peut-être divertissant à voir, quand on marche vite. Il ne peut changer qu’à son avantage. Amusons-nous donc pendant que nous sommes encore vieux.”
Arsène Alexandre

Aucun commentaire: