samedi 15 mars 2008

Evénement : L’exposition Alexandre Charpentier au musée d'Orsay


Jusqu’au 13 avril se tient au musée d’Orsay une superbe exposition consacrée au sculpteur Alexandre Charpentier (1856-1909). Elle sera ensuite reprise par le musée communal d’Ixelles, à Bruxelles, jusqu’à la fin du mois d’août.
Quelques amis de “Paris 1900” ont pu visiter les salles pendant un jour de fermeture du musée, le 10 mars dernier, et nous ne nous plaindrons pas de n’avoir été que huit, tant cette exposition intime - où il y a pourtant tant à voir ! - semble idéale pour de très petits groupes. Ce n’est pas le moindre mérite d’un grand musée national que d’organiser une telle manifestation consacrée à un artiste, certes important, mais encore bien mal connu du grand public. A côté de grands événements médiatiques, Orsay a toujours eu la volonté de réaliser des expositions-découvertes, destinées à un public averti ou simplement curieux. Et cela semble être sa politique depuis son ouverture, il y a vingt ans.

Charpentier, né très tôt - il avait onze ans de plus que Guimard -, eut le paradoxe d’adhérer très vite à l’Art Nouveau, dont l’émergence coïncida avec sa collaboration avec le céramiste Muller. Il disparut donc avant le déclin total et définitif du mouvement, ce qui lui évita doute et remise en question, qui se concrétisa d’ailleurs chez certains par un assèchement total de l’inspiration.
La tentation des arts décoratifs semble avoir été chez lui particulièrement forte pour lui faire presque totalement abandonner la sculpture monumentale - celle que préférait les sculpteurs de son temps et qui, presque seule, pouvait offrir alors commandes et prestige. Il ne fut donc qu’un statuaire très occasionnel. Et il fit bien, car ses rares incursions dans le “monumental” ont toutes disparu, en dehors des “Boulangers” (dont j’ai déjà parlé ici même), mais qui, malgré ses proportions imposantes, relève bien plus du domaine de la céramique que de la sculpture proprement dite.
L’exposition montre parfaitement que, dès le début de sa carrière, l’artiste s’intéressa aux pièces de petit format, aux sujets intimes et familiaux, avant de s’intéresser, progressivement et d’une façon de plus en plus évidente, au mobilier et aux pièces de décoration. Il expérimenta surtout des techniques très intéressantes, comme le gaufrage, forme très originale de reproduction par estampage : il créa ainsi une forme de sculpture sur papier, parfois associée à la lithographie, dont les effets ne cessent pas de nous surprendre. Il participa aussi au renouveau de l’étain et s’intéressa à la pâte de verre. L’exposition est donc un véritable enchantement, dans le sens où on n’y voit pas que des plâtres ou des bronzes, matériaux assez habituels des sculpteurs. Et on n’y rencontre d’ailleurs aucun marbre, signe de l’originalité de cet artiste qui se détourna presque totalement d’une des matières alors les plus prisées dans son domaine.

Si la veine “naturaliste” est l’un des thèmes principalement développés dans les différentes salles, notamment grâce aux étonnants médaillons du Théâtre-Libre, nous nous sommes évidemment beaucoup plus intéressés à “l’Art Nouveau”, qui constituait le deuxième terme du sous-titre de l’exposition, notamment à ses objets et à ses meubles.
Comme, par exemple, la surprenante plaque de grès publicitaire pour la maison Muller, dont le motif fut également décliné en affiche ou en couverture de catalogue pour la faïencerie. Je la présente ici d’autant plus volontiers qu’elle n’est pas reproduite dans le catalogue. Ou les deux encriers, variations sur le même motif de penseur. L’un fut réalisé en collaboration avec Dalpayrat, vers 1899. Mais je lui ai préféré sa version antérieure, de 1895, que Charpentier réalisa avec Delaherche. Sa plus grande simplicité en fait un objet d’une immense poésie.

Personnellement, j’étais très impatient d’admirer en détail la pendule “La fuite de l’heure”, qu’il créa en collaboration avec Tony Selmersheim, l’un de ses amis du groupe de l’Art dans tout, et qui allait ensuite être le co-créateur de tous les meubles de Charles Plumet. La réception de cet objet fut, à l’époque, assez contrastée. Sans doute était-il trop ambitieux et compliqué, malgré une structure en bois d’une sobre élégance ? Peut-être aussi son groupe sculpté n’était-il pas suffisamment compréhensible, son iconographie suscitant encore des débats parmi les spécialistes.

L’artiste était également musicien, jouant du violoncelle avec un certain talent. Ce goût plus que prononcé le conduisit à créer un extraordinaire “meuble à quatuor”, accompagné de ses deux pupitres à deux faces, chefs-d’oeuvre des collections du musée des Arts décoratifs. Sur un bâti d’une forme très souple et délicate, Charpentier s’est contenté de fixer des plaques en bronze doré, mais où son inspiration musicale a atteint un de ses plus absolus sommets. J’en veux pour preuve l’admirable plâtre reproduisant la figure de l’Alto, aux raccourcis audacieux et à la composition très dynamique. Les ferrures du meuble, ainsi que le système intérieur de suspension des instruments, sont d’un Modern Style assez échevelé, très divertissant. Mais cette complication presque baroque apparaît assez exceptionnelle dans son travail, d’un calme généralement très contrôlé.

On la retrouve pourtant sur les danseuses aux lourdes draperies du surprenant billard de la villa “La Sapinière”, construite à Evian-les-Bains pour le baron Vitta. C’est la première fois que plusieurs pièces de ce décor quittait leur lieu d’origine pour une exposition, notamment le porte-queues délicieux, dont la gracieuse jeune femme en bronze doré constitue probablement l’un des plus jolis morceaux de sculpture de Charpentier. L’œuvre a d’ailleurs fait l’objet d’une seconde version, dans des proportions plus importantes.

La salle à manger de Champrosay, réalisée en 1901 pour Adrien Bénard (auquel Guimard dût la commande des édicules du Métropolitain), est visible à Orsay depuis l’ouverture du musée. Mais l’exposition permet de redécouvrir, sous un nouveau jour, cet ensemble assez complet - il n’y manque que les chaises, visibles sur des photographies anciennes mais jamais retrouvées depuis -, chef-d’œuvre incontestable de Charpentier dans le domaine de la décoration. Le sculpteur détourna la présence encombrante d’une poutre centrale en la magnifiant, grâce à deux puissants piliers, liés aux murs par des faisceaux arborescents. L’artiste montra une nouvelle fois l’élégance de son imagination par des dessertes d’une rare délicatesse et des panneaux végétaux d’une grande variété. En collaboration avec le céramiste Alexandre Bigot, il composa une impressionnante fontaine décorative, où il cacha deux de ces portraits d’enfants qui ont souvent fait le charme de ses créations.

Je ne saurais trop recommander la visite de cette exposition, qui dégage une délicieuse impression de calme, d’harmonie et de volupté (pour ne pas pasticher un poète bien connu). Son catalogue, principalement écrit par Emmanuelle Héran et Marie-Madeleine Massé, se lit d’une traite, et avec un bonheur gourmand : qu’il est agréable, parfois, d’ouvrir un beau livre dont on ne connaît pas, à l’avance, l’essentiel du contenu ! Il suffit juste d’avoir envie de se laisser surprendre...
On nous annonce une exposition de dessins de Guimard pour la fin de l’année. Nous essaierons d’organiser une visite similaire à ce moment-là. Réservez donc dès maintenant vos lundis d’automne. Cela devrait être passionnant !

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