dimanche 16 mars 2008

Entr’acte n°16 : ... à Strasbourg (Bas-Rhin)


Dans l’est de la France, Nancy est loin d’avoir été le seul foyer d’Art Nouveau, même s’il reste le plus connu, sans doute grâce à son étonnante homogénéité. Metz et Strasbourg se sont également fait remarquer par la modernité de leur architecture, mais avec des caractéristiques assez différentes, puisque ces villes étaient alors intégrées à l’empire allemand. Metz se distingua par l’emploi d’un matériau sévère et coloré, le grès rose, qui accentua les lignes austères de son architecture assez communément sécessionniste. Strasbourg fut beaucoup plus bigarrée, l’influence allemande y côtoyant volontiers le Modern Style plus gracieux d’origine latine. Cette diversité ne contribua guère à signaler cette ville comme un lieu de création immédiatement reconnaissable, reflet de sa situation politique particulière. L’amateur s’y trouve donc quelque peu intrigué, et l’historien dérouté. Malheureusement, les études sur l’architecture 1900 à Strasbourg sont encore assez peu nombreuses ; elle mériterait pourtant d’être étudiée plus attentivement.
Le contexte était d’autant plus singulier que la ville offrit le cas de plusieurs associations d’artistes alsaciens et germaniques.
Le duo d’architectes Berninger (1) et Krafft en est la plus parlante démonstration, et leur œuvre commune fut assez abondamment publiée à l’époque, peut-être avec une certaine intention d’apaisement.
Ces deux artistes eurent l’originalité de faire une architecture variée, où de multiples influences peuvent être discernées, au delà d’une monumentalité qui pourrait apparaître beaucoup plus allemande que française, tout comme leur certaine exagération décorative, notamment dans la sculpture ornementale. Leur travail fut très abondant, et la nature très large de leurs commandes leur permit de faire feu de toutes les références. Capable d’un éclectisme très classique - pour nous bien décevant ! -, ils allèrent jusqu’à des excentricités réjouissantes, notamment lorsqu’ils employèrent le métal.

Dans ce domaine, leur immeuble du 1, place Broglie (1901) fut certainement celui qui les fit très largement connaître, tant dans les publications allemandes que françaises. Si les parties en pierre apparaissent aujourd’hui beaucoup moins remarquables que tout le travail en métal découpé - comme les ferronneries ou, surtout, la gracieuse porte d’entrée au motif végétal très stylisé -, c’est que cette partie du décor a malheureusement été détruite, comme les parties hautes des deux façades, aujourd’hui remplacées par une maçonnerie d’une simplicité indigente et malheureusement très voyante. L’édifice, au moment de sa construction, apparaissait donc beaucoup plus exubérant et ne se limitait pas à son curieux bow-window d’angle, heureusement sauvegardé d’une façon presque miraculeuse, quoique désormais privé de son décor. L’immeuble a souffert, mais les restes demeurent éloquents, et d’autant plus que cette architecture audacieuse fut entreprise sur l’une des principales places publiques de la ville.



L’année précédente, Berninger et Krafft s’étaient déjà fait remarquer avec une grande maison, la “villa Schützenberger” qui constitue peut-être le chef-d’œuvre de leur œuvre dans le genre de l’architecture bourgeoise. Situé au n°76, allée de la Robertsau, l’une des avenues les plus élégantes de Strasbourg, cette construction monumentale se distingue par un raffinement remarquable, tant dans ses lignes générales et dans son décor sculpté composé de gerbes florales que par la qualité des ferronneries, qui n’auraient pas paru incongrues sur une voie équivalente à Paris. Mais le gigantisme de cette maison, accompagnée d’un pavillon annexe en lui-même très imposant, lui assure une identité toute provinciale, de telles proportions étant très difficiles à atteindre pour une simple maison particulière dans la capitale.

Cet édifice se distingue aussi par sa clôture très originale et sophistiquée, avec son grand portail flanqué d’une ravissante petite porte réservée aux piétons, et une sorte de curieux petit édicule ajouré, marquant la limite gauche de la propriété.
La maison ne passa évidemment pas inaperçue, puisqu’elle figure dans les “Monographies” de Raguenet, mais aussi dans la revue “Architectural Review” en 1900, ainsi que dans la presse allemande.


Dans une rue beaucoup plus discrète, au 10, rue Schieler, nos deux artistes se distinguèrent une fois encore, en 1905, avec une maison délicieusement originale par ses amples volumes, où la brique rouge intervient d’une façon importante. Encore une fois, le décor sculpté s’y distingue par un raffinement et une qualité sans défauts. Mais c’est à nouveau le travail du métal qui signale cet édifice dans toute son originalité, notamment le bel escalier extérieur qui conduit directement à un joli salon, construit en saillie sur le jardin. Le portail d’entrée, composée de gracieuses ailes de papillon inscrites dans un monumental cercle aux motifs très stylisés, constitue certainement l’une des pièces maîtresses de l’Art Nouveau strasbourgeois, original et audacieux, brillant par une simplicité très sophistiquée, que n’aurait certainement pas méprisé un Jules Lavirotte, qui avait réalisé, quelques années auparavant, avec la clôture de son petit immeuble du square Rapp, un ouvrage presque équivalent, mais avec des effets totalement différents.

(1) Jules Berninger (1856-1926) et Gustav Krafft (1861-1927) étaient tous deux nés à Strasbourg. Mais le premier fit ses études à Stuttgart, avant de les terminer à Paris.

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Le chiffre "1" de la Place Broglie est très bien dessiné et probablement en céramique, mais pourquoi la pancarte indiquant la Place est-elle placée au-dessus de la porte d'entrée ? Si j'ai bonne mémoire, cette porte n'est pas placée à l'angle avec la rue. Par ailleurs, a-t-on connaissance de la couleur d'origine de cette porte ? N'y-avait-il pas deux tons utilisés afin de mettre en valeur les courbes de métal en relief ?

Guiom, filmmaker a dit…

En vis-à-vis de la villa de la rue Schiller ("villa Knopf", je crois, mais ce patronyme désigne quelqu'un d'autre que le peintre, dont la maison personnelle, soit dit en passant, mériterait elle aussi un article), il y a également une maison assez intéressante dotée d'une grille et d'un portail assez beaux quoique d'un dessin fort simple. Avez-vous des infos à son sujet ?

Le mateur de nouilles a dit…

Quelques réponses...
Anonyme : Mes images sont un peu anciennes. La plaque de rue, en effet curieusement placée, a peut-être bougé. D'après les images anciennes, je ne suis pas certain que la porte ait été bicolore.
Guiom : Ah, bon, il faut reprendre un peu les choses, ici bien désordonnées. D'abord, le peintre que vous évoquez s'appelle Khnopff, et n'était pas Alsacien, mais Belge. Donc, aucun rapport. Ensuite, la maison du 9, rue Schiller (effectivement face à la maison Knopf), est également de Berninger et Krafft. Elle date de 1902. A propos de son portail, je ne dirai pas qu'il est plus simple (j'aimerais bien dessiner d'aussi belles compositions), mais plus sobre. C'est bien ce qui empêche les curieux de l'admirer à sa juste valeur.

Mel a dit…

La villa Knopf a été construit pour le riche propriétaire d'une grande mercerie strasbourgeoise apellée " le magasin Knopf" , 41 rue des Grandes Arcades.
A l'époque le batiment était aussi un chef d'oeuvre Art Nouveau construit par Berninger & Krafft, mais tout a été détruit dans les années 50. Aujourd'hui, on y trouve l'enseigne d'une parfumerie...