samedi 23 février 2008

Entr’acte n°15 : 7 rue Boucher-de-Perthes (Mers-les-Bains, Somme)


Théophile Bourgeois (1858-1930), architecte domicilié à Poissy, mériterait d’être plus largement connu. Son nom apparaît très souvent dans la presse de son époque, en particulier à l’occasion de ses innombrables participations à des concours pour des édifices publics. Dans ce domaine, il se montra sur tous les fronts, refusant de limiter son activité à une région précise : asile départemental de l’Hérault, abattoirs à Argenteuil et à Saint-Valéry-sur-Somme, halles d’Avignon et d’Albi, théâtre d’Agen, palais de justice de Sofia, mairie du Raincy, voici quelques-uns des programmes pour lesquels il envoya des projets. Mais quelques-unes de ses constructions particulières furent aussi régulièrement mentionnées dans la presse de l’époque, signe d’une production apparemment très abondante. A une date malheureusement inconnue, mais tardive - puisqu’il s’y qualifie “d’ex-architecte de la ville de Poissy” -, Bourgeois publia un joli recueil, intitulé “La villa moderne”, consacré à cent maisons, et en cent planches. Avec une fausse modestie, l’artiste n’y avoua jamais être l’auteur de tous ces projets, mais sa première planche, consacrée à l’hôtel Bourgeois, à Poissy, le désigne suffisamment comme unique concepteur des édifices reproduits. Ceci nous permet de le savoir extraordinairement prolifique dans le domaine de la petite maison suburbaine, les édifices y étant principalement localisés dans la région parisienne et la côte normande. Bourgeois y pratique d’infinies variations des mêmes modules, allant même jusqu’à reconnaître avoir utilisé plusieurs fois le même plan, dans des villes différentes.

La villa “Bon abri” de Mers-les-Bains fait évidemment partie des chantiers un peu plus exceptionnels qui lui assurèrent alors une certaine notoriété. Cette surprenante petite ville balnéaire implantée sur la Manche ne manque pourtant pas d’édifices singuliers. Le contexte social s’y prêtait sans doute naturellement, puisque ses plaisanciers n’appartenaient pas à la très grande bourgeoise qu’on pouvait croiser à Nice, à Biarritz, à Cabourg ou à Deauville, mais étaient des gens beaucoup plus modestes, appartenant à ce milieu social où l’Art Nouveau avait trouvé, dès l’origine, son terrain d’élection. Les maisons en témoignent, par leurs proportions modestes, les plus grandes d’entre elles étant conçues comme des immeubles d’appartements d’été.

D’une façon générale, les constructions étaient édifiées par paires, à la façon des “semi-detached houses” anglaises, et leurs noms témoignent encore de leur destin commun : “La Lune” est évidemment à côté du “Soleil”, “Les Roches” répondent aux “Chardons”, la “Villa Arlette” est le pendant de la “Villa Fleurette”. Plus rarement, ces maisonnettes pouvaient aller par groupes de trois, comme “Le Tourbillon”, “Le Crépuscule” et “Clair de Lune” (quoique, dans ce cas précis, ces noms paraissent caractériser des groupes de travées, plutôt que des édifices clairement singularisés).

Edouard Niermans, dont j’ai déjà parlé à propos de la brasserie Mollard, ne refusa pas d’y édifier deux couples de maisons, reconnaissables à leurs très remarquables décorations en bois : les “Villa Hélène” et “Villa Jan”, d’un côté, d’un style presque normand, et les “Villa Française” et “Villa Parisienne”, de l’autre, d’inspiration beaucoup plus flamande, caractérisées par la présence de bow-windows au dessin compliqué.

“Bon Abri”, qui est appelé “hôtel particulier” dans les monographies de Raguenet, où il fut publié dans le n°199, était destiné à une famille unique, mais avec le singularité d’un troisième étage réservé à la location ; la seconde entrée était donc réservée au locataire qui, par un escalier particulier, pouvait directement accéder à son logement. La maison fut élevée dans la rue Boucher-de-Perthes qui, avec la rue Faidherbe et l’avenue du Maréchal-Foch, constitue une des voies où on peut admirer les plus belles constructions relevant ouvertement de l’Art Nouveau. Mais, à Mers-les-Bains, les catégories sont souvent difficiles à définir, le désir de pittoresque ayant conduit à de subtils mélanges ! L’œuvre de Bourgeois est néanmoins d’une incontestable homogénéité de style, tant dans la complication et l’abondance de ses balcons en bois blanc que dans la belle ferronnerie de son vestibule d’entrée. Il s’agit certainement de la plus étonnante maison de la rue, où les constructions originales ne sont pourtant pas rares, et son homogénéité de style en fait l’un des fleurons de l’Art Nouveau balnéaire, dans une déclinaison à la fois modeste, par les moyens mis en œuvre, et joliment prétentieuse, par une amusante accumulation de détails aux proportions très exagérées.

Les constructions de Mers-les-Bains sont rarement signées. Si nous savons que Bourgeois ou Niermans y ont dirigé des chantiers, c’est grâce aux publications de l’époque, revues d’architecture ou autres beaux recueils de planches dont on était alors friand. La plupart du temps, ce sont essentiellement des noms d’entrepreneurs qui nous sont parvenus, la plupart de ces petites maisons, pittoresques mais modestes, étant d’une conception suffisamment simple pour ne pas avoir nécessité l’intervention d’un véritable architecte.

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