samedi 2 février 2008

2 bis et 4 avenue des Gobelins (5e arrondissement)


Au mois de mai dernier, j’avais présenté un premier immeuble de l’architecte Louis Pierre Marquet (1859-1932), construit au 53, rue Truffaut, dans le XVIIe arrondissement (1903). J’avais alors promis de faire d’autres excursions dans son œuvre si l’occasion s’en présentait.
Une petite promenade dans le Ve arrondissement m’a fait remarquer deux autres immeubles du même artiste, contigus, et construits à la même période, le premier pour M. Girbal (demande de permis de construire publiée le 1er avril 1902), à l’angle de la rue de Valence, et le second pour M. Lesrel (demande publiée le 26 juin 1903).


Les deux édifices n’ont évidemment pas été conçus en même temps, mais l’architecte s’est ingénié à harmoniser l’édifice le plus tardif au style sage et élégant du plus ancien. Pour chacun, une gamme de plantes très particulière a été choisie pour le décor sculpté : glycine et roses, sur l’immeuble d’angle ; fougères, pommes de pin (et quelques jolis oiseaux), sur l’immeuble voisin.

Comme d’habitude, Marquet se distingue par son style très élégant, une construction sobre et fortement imprégnée de tradition, avec des éléments décoratifs d’une modernité sage. Avec l’aide du gracieux sculpteur ornemaniste Pierre Seguin, il réussit à faire un Art Nouveau acceptable, plaqué sur une architecture parfaitement classique.


On y admirera donc essentiellement le décor, d’une délicatesse exquise, en particulier sur les entourages de portes d’entrée, à motif de glycine pour l’un, animé par les ravissantes têtes d’une jeune femme et de ses deux enfants pour l’autre. Apparemment, ce dernier relief porte une signature spécifique, limitée aux initiales “PR” ; il aurait donc été demandé à un autre artiste que Seguin. Au moment où je photographiais la façade, un monsieur m’a chaleureusement incité à prendre une image de cette charmante scène familiale, en m’assurant qu’elle était... de Rodin. En 1902, Auguste Rodin était déjà le maître incontesté qu’il est resté depuis, et on l’imaginerait mal s’abaisser à fournir ce petit relief pour un simple immeuble parisien. S’il s’est essayé effectivement à un tel exercice, ce fut à Bruxelles, au temps des vaches maigres de sa jeunesse. Au début du XXe siècle, il avait alors de bien plus grandes ambitions. Je n’ai évidemment pas contredit mon sympathique interlocuteur, et photographié le détail. Ce que j’aurais évidemment fait, de toutes façons.

Un article d’Edmond Uhry, “Maison de rapport de L. P. Marquet à Paris”, de novembre 1904, permet de lever toute ambiguïté à ce sujet, s’il pouvait y en avoir une : les deux immeubles de l’avenue des Gobelins y sont présentés - avec une amusante image du n°2 bis, réalisé avant l’édification du n°4 -, ainsi que ceux de la rue Truffaut et de la rue Hermel. Le sculpteur de ce relief y est clairement nommé “Roussel”, qui n’est autre que Paul Roussel (1867-1928), prix de Rome de sculpture en 1895 et artiste prolifique, dont l’art, constamment gracieux, a souvent sacrifié aux grâces de l’Art Nouveau. On connaît principalement de lui quelques beaux groupes sculptés (dont “L’Etoile du berger”, bel ornement de l’esplanade du Gravier, à Agen), mais aussi des pièces d’art décoratif, comme la gracieuse sirène de la façade de l’établissement thermal de Vichy, magnifiquement traduite en grès bleu par Alexandre Bigot. C’est grâce à une petite image du fonds photographique documentaire sur l’artiste, donné au musée d’Orsay en 1979, que cette identification a pu être confirmée, puisqu’on y reconnaît parfaitement l’esquisse en plâtre du dessus de porte du 4, avenue des Gobelins, photographiée en cours de réalisation dans l’atelier de l’artiste.

A l’époque de la construction de ces immeubles, le Modern Style était attaqué de toutes parts et les audaces architecturales furent particulièrement visées. Marquet ne se risqua guère à des excentricités formelles que dans son édifice de la rue Truffaut. Avenue des Gobelins, il resta beaucoup plus sagement dans le cadre de la tradition. Le vestibule de l’immeuble le plus tardif n’est même pas décoré d’une façon particulière, l’autre étant très joliment orné de stucs à motifs floraux, de panneaux très stylisés ornés de branches de lierre, ainsi que de deux vastes paysages aux teintes automnales.
En dépit de leur très grande sagesse, ces édifices furent remarqués en leur temps et la presse spécialisée en loua l’élégance et la modernité sans tapage, notamment les fameuses “Monographies” de Raguenet, qui consacra son n°190 au n°2 bis. Sans être des œuvres de génie, ils n’en annoncent pas moins, pour autant, l’époque d’un Art Nouveau de compromis, moderne par le décor mais appliqué à une structure très conventionnelle. Pour défendre ces édifices très séduisants, mais qui ne se laissent pas immédiatement apprivoiser, il est nécessaire de reconnaître que les enseignes et les caméras de surveillance, de la banque qui occupe aujourd’hui l’angle de la rue de Valence, ne sont pas ce qu’il y a de mieux pour valoriser une ravissante composition florale, chargée d’unir visuellement une porte avec la fenêtre qui la surplombe.

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