samedi 9 février 2008

185 rue Belliard (18e arrondissement)


Le 22 mars 1910, l’architecte Henri Deneux fit publier une demande de permis pour un petit immeuble de quatre étages sur rez-de-chaussée, dont il était également le propriétaire. Ce devait être l’unique fois où son nom apparaît dans ces listes avant la Première Guerre mondiale. Une fois pour un chef-d’œuvre... record absolu, probablement !
Pourtant, la construction était située dans un quartier modeste - qui l’est en grande partie resté -, à l’angle d’une rue sombre et étroite, la rue des Tennis, et face à la tranchée profonde d’une ligne de chemin de fer. L’emplacement est charmant, et bénéficie d’un bel ensoleillement. Mais la confidentialité du quartier, qui prédisposait d’emblée l’édifice à un habitat ouvrier - en dehors du dernier niveau, qui bénéficie d’une très agréable terrasse - ne laissait guère augurer le succès qu’il allait connaître, et encore moins son caractère d’édifice précurseur.
Dessiné en 1910, l’immeuble ne fut pas commencé avant la fin de l’année 1911 ; il dût même attendre 1913 pour être achevé ! Cet incroyable laps de temps répondait-il à une exigence technique et artistique de l’architecte ? Trahirait-il des doutes et des hésitations ? Nous l’ignorons. L’emploi du ciment armé permettait pourtant de travailler beaucoup plus vite qu’avec des pierres de taille ou même des briques.

En dehors du caractère technique, qu’on comprend aisément, simplement en regardant l’édifice, Deneux s’est évidemment beaucoup intéressé à son ornementation, simple par l’usage de carreaux de céramique industrielle, mais complexe par une mise en place très sophistiquée des motifs. Ceux-ci sont principalement composés de fleurs blanches, extraordinairement stylisées, inscrites dans des cercles, et dont les cœurs sont matérialisés par des pointes en faïence en assez fort relief.

La structure est constamment soulignée par d’autres carreaux, de couleurs, où domine un bleu intente, soit en draperies, à l’angle des deux rues, soit en fragments, sur les arêtes de toutes les saillies, soit positionnés d’une façon plus régulière, comme pour apporter au rez-de-chaussée une très feinte impression de solidité.
Dans son principe, le procédé rappelle celui d’Anatole de Baudot, tel qu’il fut employé à l’église Saint-Jean-de-Montmartre. Mais la réalisation, nettement plus rustique, se donne des allures beaucoup plus modernes qui forcent encore l’étonnement, près de cent ans plus tard.

Si la rue des Tennis présente une façade assez sobre, sur laquelle s’ouvrent les pièces de service et de dégagement, son immense parement de carreaux blancs, à peine animé par quelques assises de couleurs, n’en apparaît pas moins très impressionnant. Le contraste est total avec la façade principale, sur la rue Belliard, où l’architecte ménage une étonnante fantaisie et de multiples effets, de travée en travée, tant dans le traitement des volumes que par la variété des solutions décoratives.

Deneux n’a sacrifié ici qu’une seule fois au charme de la courbe, pour le linteau de la porte d’entrée. Là, il s’est amusé à se représenter à sa table de travail, pensif, entouré de ses instruments de travail : équerre, règle, compas et feuilles papier. S’il est possible de douter du caractère Art Nouveau de cet immeuble - qui n’entre pas dans le mouvement, mais en annonce, au contraire, une des issues possibles -, ce joli détail suffirait à nous rappeler l’époque de sa construction. En dépit d’une abstraction presque totale, la céramique apparaît - presque pour la dernière fois - comme un élément décoratif déterminant, rappelant ces chefs-d’œuvre signés par Lavirotte, Klein ou Bocage, qui avaient fait les beaux jours d’une architecture foncièrement inventive par l’apport de la couleur.

15 mai 2008 : Grâce à la gentillesse d'un internaute, qui m'a adressé une image extraite de leur catalogue commercial, j'ai pu savoir que cet important revêtement céramique était dû à Gentil et Bourdet. Qu'il soit vivement remercié pour cette information !

Aucun commentaire: