jeudi 17 janvier 2008

5 rue Marbeuf (8e arrondissement)


Parmi les premiers restaurants qui furent aménagés pendant la période Art Nouveau, celui de la rue Marbeuf eut un destin bien singulier qui nous a permis de le voir presque intégralement conservé, et même exceptionnellement agrandi à une époque très récente.
Au départ, cet établissement, installé au début de la rue Marbeuf - qui lui vaut aujourd’hui le nom de “Fermette Marbeuf” -, à l’angle de la rue Boccador, était un bien curieux aménagement. La demande de permis de construire, déposée par MM. Guillaume et Lefèvre et publiée dès le 10 mars 1896, le spécifiait d’ailleurs en partie : il s’agissait de transformer une “boutique en rez-de-chaussée”. Mais la salle de restaurant proprement dite fut, en vérité, réalisée en couvrant une cour intérieure avec une double verrière, l’une protégeant la seconde qui, seule, fut ornée d’un décor peint. Ce restaurant eut-il un nom originel ? Dépendant, en fait, de l’hôtel Langham, dont il était simplement la salle à manger, il semble n’avoir jamais eu de nom spécifique.

Deux ans plus tard, un article du numéro de “La Construction Moderne” du 5 mars 1898 (p. 270-271) en proposa des images. Emile Rivoalen, l’un des rédacteurs principaux de la revue, écrivit l’article, dont voici des extraits :
“Salle de restaurant, rue Boccador, à Paris (Hurtré, architecte, et Wielharski (1), peintre)
“L’art nouveau”, voilà le succès du jour ; voilà ce qu’on demande aux jeunes, et ce qu’on voudrait même pouvoir obtenir des vieux ; voilà ce qu’ont cherché MM. Hurtré et Wielharski - deux jeunes - en bâtissant et décorant, de toutes pièces et en quelques semaines, une sorte de hall en fer, fonte, vitrage et faïence émaillée, devant servir de salle à manger en un restaurant de la rue Boccador, établissement à clientèle exotique, situé non loin des Champs-Elysées.

Une étroite cour intérieure, entourée de bâtiments sur un plan assez biscornu, était l’emplacement resté disponible pour y élever ce pavillon vitré, dont les parois extérieures devaient forcément avoisiner, et de très près, les murs des bâtiments de service entourant ladite cour. [mais il fallait laisser “découvert l’espace d’une petite cour de service”] [...]
L’ensemble de ce pavillon se compose 1° d’une charpente ou ossature métallique : colonnettes en fonte, creuses, avec chapiteaux en forme de vases à la panse ajourée ; frises et arcs en fonte ou en tôle ; [....] crète en tôle découpée pour décorer la base du vitrage et adoucir la transition du plein au vide.

[....] les grands panneaux rectangulaires compris, sous les impostes des arcades, entre les montants fixes métalliques ou meneaux, ces panneaux de gros verre non transparent, dit “cathédrale”, émaillé des deux côtés, à reliefs très saillants pour le décor, ces verrières forment ici revêtement opaque, tout comme il en serait de panneaux en faïence, si ces dimensions étaient possibles en céramique, sans risque de déformation au four. Les frises (iris) et les impostes (paons à la roue épanouie) sous forme de petits carreaux, de dimensions ordinaires, en faïence émaillée ; de même pour les calebasses courant au pourtour intérieur du chêneau.

Le vitrage du comble est composé de feuilles de verre double courbé à la demandé et décoré, par peinture sur verre, de branchages et rameaux dans le goût un peu japonais, aujourd’hui en faveur.
En outre des détails d’exécution fournis par l’architecte pour la structure métallique du pavillon, des “cartons” dessinés et peints à grandeur d’exécution ont été fournis par l’architecte et son collaborateur, le peintre, pour l’exécution des verres peints et des faïences émaillées.
Et voilà, au moins en ce qui concerne la décoration, et à part quelques détails, un morceau qu’on peut bien étiqueter “art nouveau”.
L’architecte, Emile Hurtré, n’apparaît qu’à trois reprises dans mon dépouillement des demandes de permis de construire : la première fois, en février 1896, pour un édifice projeté au 3, rue Victor-Considérant, dans le XIVe arrondissement ; la seconde, quelques jours plus tard, pour la Fermette Marbeuf ; et une dernière fois, en avril 1900, pour un édifice de trois étages, situé 1 bis, avenue Montespan, dans le XVIe arrondissement. Son nom est donc absent des annales avant 1896 et disparaît après 1900. En région parisienne, il eut aussi le temps d’édifier une assez jolie villa à Villennes. Ainsi, cet architecte, resté bien obscur, eut sans doute une courte carrière, peut-être interrompue par un décès précoce.

Hurtré ne participa qu'une seule fois au Salon des Artistes français, en 1898. Sous le n°4362, il montra alors un “Projet de salle à manger” qui semble ne pas être autre chose que notre salle de restaurant. Le catalogue nous apprend par ailleurs qu’il était né à Nice et avait été l’élève de Victor Laloux.
Le peintre Jules Wielhorski ne fut pas plus célèbre. Peut-être resta-t-il dans le domaine, plus confidentiel, de la peinture décorative. Eut-il un lien de famille avec le nancéen Casimir Wielhorski, dont le musée des Beaux-Arts de Pau conserve un grand tableau, “Matinée à Trouville”, acquis au Salon des Amis des Arts de la ville, où il fut exposé, en 1908, sous le n°309 ? Peut-être... Peut-être pas...

Les photographies d’époque montrent de façon incontestable que ce restaurant était composé d’une grande salle principale, de plan carré, ouvrant sur un second espace, plus étroit et rectangulaire, qui a aujourd’hui disparu. Ainsi, beaucoup plus refermé, il a maintenant gagné en intimité ce qu’il a probablement perdu en volume. Il impressionna considérablement les contemporains pour son aérienne verrière, au décor végétal gracieusement japonisant, ses panneaux de carreaux de faïences, principalement à décors d’échassiers et de végétaux, la grâce de ses colonnettes de fonte en partie dorées, l’originalité de ses grands éléments muraux en verre émaillé, réalisés par Hubert et Martineau, à décor de tournesols et d’abeilles. L’ensemble baigne dans une atmosphère envoûtante, dans des colorations douces, où domine le vert, le brun, le jaune et l’or. Vers 1900, le public était friand de lieux exotiques et d’ambiances orientalisantes. Paris se dota alors d’un nombre considérable de lieux de divertissements comparables, évoquant, parfois avec un goût de pacotille assez douteux, un Orient fantaisiste et clinquant. La plupart d’entre eux étaient des cabarets ou des cafés-concerts. Plus exceptionnels étaient les brasseries, les simples bars et les restaurants.

L’ensemble aurait pu disparaître, avec les multiples changements de goût qui nous séparent de l’Art Nouveau, s’il n’avait pas été simplement masqué derrière de fausses cloisons. Il fut presque fortuitement redécouvert en 1978, par le propriétaire de l’époque.
La signature “J. C. Wielhorski” figure en haut du principal panneau de céramique : une charmante jeune femme, au milieu d’un paysage fleuri, lève les bras. D’une main, elle se tient à une branche d’arbre ; de l’autre, elle laisse s’échapper des dizaines de petites abeilles (2). L’ensemble ressemble fort à une allégorie du Printemps. Dans l’article déjà cité de Rivoalen, une autre image représente une seconde femme à demi-nue, paraissant cueillir un fruit sur un arbre, sans doute pour figurer la saison de l’Automne. A première vue, l’œuvre photographiée n’était pas un panneau en céramique, dont on pourrait voir les joints, mais son carton préparatoire. S’il fut joint à l’article, c’est qu’on pouvait certainement alors le voir dans le restaurant ; mais peut-être se trouvait-il alors dans la partie aujourd’hui disparue.


Une autre circonstance exceptionnelle a permis au propriétaire de la Fermette Marbeuf - en 1982, pour être exact -, de trouver, de manquer, puis d’acheter en vente publique, à Orléans, un assez comparable ensemble, réalisé dans l’ancienne propriété des Clermont-Tonnerre, à Maisons-Laffitte. Et les auteurs en étaient les mêmes qu'à la Fermette Marbeuf ! Il ne s’agissait pas, contrairement à ce qu’on pourrait comprendre du texte figurant dans le joli menu de l’établissement, d’un décor identique, puisqu’il consistait en un très vaste jardin d’hiver entièrement vitré. Démonté, ce second ensemble fut réinstallé, rue Marbeuf, pour décorer la première salle actuelle du restaurant : les différents éléments ont été recomposés en fonction des contraintes d’un volume beaucoup plus petit, ce dont témoigne le caractère un peu disparate de ce décor, néanmoins réalisé avec goût et talent, mais dont les éléments apparaissent forcément un peu juxtaposés. Une partie de l’immense verrière originale a servi à décorer le bar actuel, ainsi que les colonnettes de fonte, à décor plus ouvertement égyptien. Il n’en reste pas moins que cet extraordinaire acquisition a permis le sauvetage d’un second remarquable ouvrage des premières années de l'Art Nouveau, formant comme un écrin à la salle initiale.


(1) Rivoalen fit une erreur en écrivant “Wielharski” au lieu de “Wielhorski”. La signature de ce peintre-décorateur, ainsi que les autres éléments de la bibliographie du restaurant, permettent aisément de lui rendre sa véritable orthographe. La publication assez tardive de cet article a toujours laissé penser que le décor aurait été achevé au début de l'année 1898. Mais la demande de permis de construire nous assure d'une antériorité de deux ans. Il serait donc, de façon assez indiscutable, le premier lieu Art Nouveau ouvert au public, même s'il était alors en grande partie réservé à la clientèle d'un hôtel.
(2) De comparables abeilles décorent les panneaux de cuivre repoussé des portes de service - notamment des toilettes. Les propriétaires actuels de l’établissement m’ont assuré qu’elles dataient aussi de 1896. La présence du même insecte, un peu partout dans l'établissement, et notamment sur le panneau de la "femme aux abeilles", permet, en effet, d'en avoir la certitude.

2 commentaires:

Pulsante a dit…

a continuer, j'espere...

Pulsante a dit…

http://images.google.com/images?hl=pt-BR&q=livraria+lello&lr=&um=1&ie=UTF-8&sa=N&tab=wi

Allez voir...