dimanche 20 janvier 2008

4 avenue d’Iéna (16e arrondissement)


C’est avec un relatif retard que “La Construction moderne” se décida à publier l’immeuble Sanchez de Larragoiti, construit sur l’avenue d’Iéna, en 1897-1898, par Xavier Schœllkopf (1869-1911). En effet, on ne l’y trouve pas avant les numéros des 12, 20 et 27 janvier 1900. Les illustrations et planches hors-texte présentent les deux façades de cette vaste demeure, tant sur l’avenue d’Iéna que sur la rue Fresnel - qui lui est parallèle et en contrebas sur la colline de Chaillot -, ainsi que de multiples détails des salons intérieurs, en particulier des cheminées, aussi originales et différentes les unes que les autres. Ainsi, cette œuvre prémonitoire, conçue avant l’émergence du Castel Béranger et achevée au moment même où le chef-d’œuvre de Guimard allait commencer sa magnifique aventure médiatique, manqua son important rendez-vous avec l’histoire : sa précocité ne fut pas reconnue à sa juste valeur, ni son architecte comme un des initiateurs véritables de l’Art Nouveau parisien.
L’histoire de cette demeure, aujourd’hui siège de l’ambassade d’Iran à Paris, est assez singulière, puisqu’il ne fallut pas moins de trois “artistes” pour la concevoir, puis pour l’édifier, et enfin pour la défigurer en très grande partie.

En effet, la série de plans, jointe à la demande de permis de construire publiée le 8 juillet 1897, est signée par un architecte du nom d’Edouard Georgé, demeurant 64, rue Blanche. On y reconnaît déjà parfaitement l’édifice effectivement construit. Pourtant, Georgé n’est même pas mentionné dans l’article de 1900, puisque Schœllkopf, dont c’est la première œuvre connue, y est mentionné comme le seul auteur de l’œuvre. L’explication de ce petit mystère biographique est pourtant très vaguement suggéré dans l’article du 12 janvier, où il est clairement dit que le jeune homme fut pendant plusieurs années l’assistant d’un architecte plus âgé, malade, et récemment décédé. Sans être nommé, il ne fait aucun doute que le “patron” évoqué n’était évidemment qu’Edouard Georgé.
J’ai retrouvé la notice nécrologique de celui-ci, publiée dans “La Construction moderne”, à la date du 2 octobre 1897 (p. 12). Il ne semble pas inutile de la reproduire ici :
“M. Edouard Georgé, architecte à Paris
On annonce la mort de M. Marie-Joseph-Edouard Georgé, architecte, inspecteur de la salubrité des garnis, membre de la Société des artistes français, officier d’Académie.
Né à Nancy en 1856, M. Edouard Georgé, élève de M. Guadet et de la seconde classe de l’Ecole des Beaux-Arts, était attaché au service d’architecture de la Préfecture de police pour l’inspection des garnis. Il avait pris part à plusieurs concours publics et avait obtenu une prime pour le monument de l’Abbé Grégoire, à Lunéville, ainsi que le premier prix (en collaboration avec M. Kahenn) pour la Salle des fêtes à au [sic] Jardin d’acclimatation à Paris.
M. Edouard Georgé meurt à quarante et un ans, n’ayant pu encore donner toute la mesure de son talent, et sera vivement regretté de ses confrères et de ses anciens camarades.”
De cette courte notice, il ressort que cet architecte n’a pas beaucoup construit. A Paris, on ne compte pour lui qu’une rare poignée de chantiers : de menus travaux d’aménagements pour le 68, rue d’Aubervilliers, en 1893, un projet pour le 89, rue Servan, à l’angle de la cité Bertrand (1896), puis l’immeuble de la rue Alphonse-de-Neuville (1896), et enfin l’hôtel de l’avenue d’Iéna.


A la mort de cet architecte bien obscur, Schœllkopf reprit donc à son compte tous les projets en cours et installa même son agence à son adresse, 64, rue Blanche. Y eut-il malhonnêteté de sa part ? Sans doute pas. Disparu très jeune, Georgé n’eut guère le temps de montrer toute l’étendue de son talent, mais son immeuble du 15, rue Alphonse-de-Neuville, dans le XVIIe arrondissement, n’est pas sans enseignements. La façade, qu’il signa et data, en est assez banale, faisant un habile étalage d’une culture très classique. Mais la décoration très baroque de la cage d’escalier montre une inspiration beaucoup plus originale, qui est peut-être la part laissée à son jeune assistant dans ce projet. Cet immeuble n’est pas sans intérêt pour notre propos, puisque le commanditaire de l’actuelle ambassade d’Iran était justement, en 1897, domicilié au 11 bis, rue Alphonse-de-Neuville. Sa commande était donc née d’une relation de voisinage, comme cela arrivait souvent, à l’époque, dans le domaine de l’immobilier.
Sans doute trop malade pour avoir dessiné lui-même l’hôtel Sanchez de Larragoiti suivant le style éclectique qui semblait bien être le sien, Georgé laissa alors faire l’essentiel du travail à Schœllkopf qui, à sa mort, reprit en totalité la paternité du projet. C’est donc sous son seul nom que l’édifice fut connu et publié, lui attirant une rapide célébrité qui allait rapidement le conduire à la construction de l’hôtel d’Yvette Guilbert.
Sanchez de Larragoiti était probablement un riche Portugais. Sa maison répondait à des demandes très précises quant à la distribution des espaces, mais subissait aussi les contraintes naturellement ingrates d’un terrain très en pente. La difficulté fut résolue par l’aménagement de vastes écuries sur la rue Fresnel, servant en même temps de soubassement à un assez vaste jardin, que le procédé permit ainsi de rendre plat. Un long escalier latéral permettait de relier ces écuries à la maison sans avoir à sortir sous la pluie.
L’hôtel proprement dit est légèrement en retrait par rapport à la rue, comme tous ses voisins, ménageant une très confortable cour derrière d’imposantes grilles en fer forgé. Schœllkopf y fit la première démonstration de son entrée dans l’Art Nouveau, de façon relativement timide pour les étages inférieurs, mais beaucoup plus évidente au niveau des combles, où les fenêtres étaient reliées par de curieux arcs de pierre. D’inspiration visiblement rococo, la maison se présentait donc comme une œuvre de bon goût, avec des audaces encore volontairement retenues. On remarquera d’ailleurs qu’entre le projet dessiné figurant dans le dossier de voirie, aux Archives de Paris, et la façade réalisée, de nombreuses différences peuvent être notées, principalement au niveau de la sculpture ornementale, par endroits plus originale, ailleurs un peu plus réfrénée, signe que l’Art Nouveau n’y fit pas son apparition sans hésitations.

L’intérieur de la demeure, avec son magnifique escalier central, caractérisé par des ouvertures circulaires à chaque étage, entourées de balustrades, et un grand vitrail sommital, affichait déjà une modernité beaucoup plus franche. Le grand salon, pour sa part, n’était qu’un jeu de boiseries et de glaces, autour d’une extraordinaire et très originale cheminée en grès. Les retombées d’arcs, à décor d’animaux, signalaient certainement un goût passionné du propriétaire pour la chasse. Si nous ne savons pas grand chose de l’allure des autres pièces, les quelques cheminées reproduites dans la presse suffisent à y supposer, au moins, une égale invention à tous les niveaux, avec un grand souci de qualité technique.


A côté de la voie médiévale, suivie par Hector Guimard dans ses premières œuvres indiscutablement Art Nouveau, Schœllkopf ouvrait une brèche vers un autre langage, respectueux d’une certaine tradition française, où Jules Lavirotte allait très rapidement le suivre, non sans y saupoudrer les indices d’un historisme plus large, teinté de réminiscences orientales.
Malheureusement, l’hôtel a peut-être été rapidement vendu, et ses nouveaux propriétaires, sans doute peu enthousiasmés par les circonvolutions du Modern Style, s’empressèrent de confier à Gustave Rives le soin de remodeler l’édifice, à l’extérieur comme à l’intérieur. Ce travail semble n’avoir pas fondamentalement modifié la structure même de l’hôtel, puisqu’il ne fit pas l’objet d’une nouvelle demande de permis de construire.

Sur l’avenue d’Iéna, la maison perdit donc toute trace de “style moderne” ; seule sa belle clôture en pierre et en métal fut miraculeusement préservée. Mais le bâtiment lui-même, qui s’inspirait encore largement de l’art du milieu du XVIIIe siècle, devint définitivement de style Louis XV, et Gustave Rives, sans doute très fier de son intervention, gratta la signature de son prédécesseur pour la remplacer par la sienne, malheureusement sans la faire suivre d’une date qui nous aurait informés sur l’époque de ces modifications.
Sur la rue Fresnel, les écuries furent également sauvées, n’intéressant certainement pas les nouveaux propriétaires, sans doute indifférents à cette partie de la propriété et trouvant inutile de dépenser de l’argent à modifier des espaces purement utilitaires. C’est bien tout ce qui nous reste d’important de la première œuvre de Schœllkopf.

Grâce à l’obligeance de l’ambassadeur d’Iran à Paris, il m’a été possible d’organiser une visite d’une partie de l’hôtel pour quelques spécialistes d’Art Nouveau, il y a quelques mois, et de satisfaire enfin une - bien ancienne - curiosité quant à la conservation éventuelle des espaces intérieurs. Hélas ! Il fallait s’en douter : plus aucune trace des aménagements si originaux de 1898 ne subsiste : la cage d’escalier fut entièrement démolie, et refaite suivant des principes strictement classiques ; les salons furent redécorés, et certains entièrement revêtus de boiseries Louis XV. Seule (maigre) consolation : les portes du vestibule, d’un Art Nouveau très sobre, furent les seules rescapées de ce réaménagement. Que sont devenues les cheminées, les boiseries, les détails de sculpture ? Sans doute immédiatement détruits, irrémédiablement. Côté jardin, la façade - totalement invisible depuis la rue Fresnel - a subi le même traitement que sur l’avenue : Rives y déploya son éclectisme consommé pour faire disparaître toute trace de modernité, sur un mur qui était pourtant déjà très sobre ; il conserva néanmoins les garde-corps originaux des fenêtres, ainsi que l’appui métallique de l’escalier conduisant au jardin.

On regrettera, évidemment, la perte presque totale de ce probable premier chef-d’œuvre de l’Art Nouveau parisien. Il subit, presque immédiatement après sa construction, la terrible résistance du “bon goût” à une modernité trop audacieuse, dont on sait qu’elle n’a jamais réussi à s’imposer véritablement. Nous nous en plaindrons d’autant plus que Xavier Schœllkopf, lui aussi mort très jeune - et approximativement au même âge qu’Edouard Georgé ! -, fut assez peu prolifique.
Il est certain que la fonction actuelle du bâtiment en interdit la contemplation en toute quiétude. Mais on pourra au moins, en passant le long du Conseil Economique et Social - une bien belle œuvre d’Auguste Perret -, en admirer la belle et sobre grille, tout en déplorant la bien banale intervention de Gustave Rives, un architecte pourtant très talentueux, et qui a même plusieurs fois sacrifié à la mode de l’Art Nouveau dans sa carrière.

Une descente dans la rue Fresnel permettra, au moins, de se faire une idée des écuries monumentales que le jeune architecte y construisit. De façon assez pratique, ce bâtiment permet aujourd’hui d’accueillir le public sans déranger l’activité propre de l’ambassade. Il est évident qu’il ne servait déjà plus à loger des chevaux depuis longtemps ! Mais le garage qu’on y devinait, il y a encore une vingtaine d’années, conservait encore une grande partie de son agencement d’origine, avec ses belles fermes métalliques. On ne peut malheureusement plus juger de l’éventuelle conservation de ces dernières, au travers de l’immense mur de verre impersonnel qui le clôt désormais. Mais il s’agit peut-être d’un moindre mal, qui a permis de sauver, malgré tout, cet étonnant édifice utilitaire, ingénieux, monumental, orné d’ornements sculptés assez rustiques. Il a au moins conservé sa grande poutre métallique aux simples et délicats enroulements latéraux.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Un article très intéressant, juste une petite précision: Sánchez Larragoiti venait d'Espagne et non pas de Portugal.