dimanche 2 décembre 2007

Entracte n°12 : 5 rue des Francs (Bruxelles)


La maison personnelle de Paul Cauchie (1905), aujourd’hui reconnue comme l’une des œuvres majeures de l’Art Nouveau belge, revient de loin ! Promise à la démolition par la propre fille de l’artiste à la mort de sa mère, elle fut miraculeusement sauvée grâce à la mobilisation d’un groupe courageux d’esthètes bruxellois, puis par son achat par les propriétaires actuels, toujours restés passionnés et passionnants, qui ouvrent volontiers leur maison à la visite, tous les premiers week-ends de chaque mois.

Ils entreprirent, entre autres, la restauration exemplaire - mais délicate - du monumental sgraffite de la façade, déposé en plus de quatre-vingt-dix morceaux, où Cauchie a représenté les différents arts, symbolisés par de ravissantes femmes drapées. Cette composition se devait d’être remarquable, comme le chef-d’œuvre de son auteur, principalement peintre et décorateur, qui ne s’adonna à l’architecture que très occasionnellement. Il s’était, en effet, spécialisé dans l’art du sgraffite, technique de peinture murale où le dessin, avant d’être peint, est préalablement gravé dans l’enduit frais. Et il fut certainement l’auteur des plus beaux exemples de ce art ancestral, remis à la mode à l’époque de l’Art Nouveau.
L’architecture de la maison, très étroite, surprendra par son caractère très “sécessionniste”, notamment grâce à la présence de fines colonnettes métalliques qui ménagent une sorte de vestibule ouvert au rez-de-chaussée et à la stylisation extrême des deux balcons.

Lors des différentes campagnes de nettoyage et de restauration, d’immenses sgraffites furent également découverts à l’intérieur de la maison, dans le couloir du rez-de-chaussée, mais surtout sur tous les murs de la salle à manger. Connus grâce à des photographies anciennes, ils avaient été simplement masqués sous des papiers peints.
Les sgraffites sont généralement réservés à la décoration extérieure des maisons. Leur présence, à l’intérieur, est beaucoup moins fréquente, sinon rarissime. Mais on ne pouvait sans doute pas s’étonner, de la part d’un grand artiste dans ce domaine, d’en trouver jusque dans sa salle à manger !

Que représentent ces différentes femmes, occupées à sentir des fleurs, à se regarder dans un miroir, à faire de la musique ? Les principales scènes sont assurément des allégories des cinq sens. Mais les deux derniers panneaux, de part et d’autre de la porte ouvrant sur le salon adjacent, sont d’une interprétation beaucoup plus énigmatique et pourraient, à la façon de la sixième tapisserie de la fameuse série de la “Dame à la licorne”, avoir un sens beaucoup plus secret, sinon personnel, peut-être lié à la destination initiale de la maison, construite par Cauchie immédiatement après son mariage avec une autre artiste-peintre. Elle n’est d’ailleurs signée et datée que sur le conduit de la cheminée, mais d’une façon presque sibylline - L C 1905 -, les deux initiales étant celles des deux époux : Lina et Paul.

La fraîcheur de ces peintures est exceptionnelle. Et le caractère presque confiné de la salle, aux dimensions très modestes, leur donne une monumentalité assez impressionnante. Comme sur la façade, Cauchie a réalisé une magnifique synthèse, déjà prémonitoire, entre l’Art Nouveau alors triomphant - reconnaissable à l’atmosphère très symboliste des scènes et à la beauté très alanguie des différentes jeunes femmes - et l’Art Déco, déjà en gestation, visible dans tous les éléments purement géométriques, très stylisés, mais aussi dans le caractère déjà très acéré des formes. La gamme colorée, limitée, joue sur la délicatesse de teintes douces, où dominent le vert et le brun, ponctués de rouge et de mauve.
La sauvegarde providentielle de ce décor, tant extérieur qu’intérieur, permettrait presque de ne plus se lamenter de tant d’œuvres disparues à Bruxelles. Car malheureusement, l’Art Nouveau n’a pas été mieux sauvegardé en Belgique qu’en France, et de nombreux édifices majeurs y ont irrémédiablement disparu.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Les "femmes drapées", sont les 9 muses de l'antiquité, représentant les 9 arts majeurs. Elles se situent dans le haut de la façade. Il y a aussi le symbole "MA" sur la façade, symbole du Japon, qui a influencé très fort l'art nouveau.

Sources : www.cauchie.be