dimanche 2 décembre 2007

8 rue de Lota (16e arrondissement)


Richard Bouwens van der Boijen était le fils d’un grand architecte d’origine néerlandaise, principalement auteur, à Paris, du siège du Crédit Lyonnais et du musée Cernuschi. Très tôt dans sa propre carrière, le fils construsit cet hôtel particulier pour lui-même, afin d’avoir une adresse professionnelle indépendante de celle de son père et quitter ainsi le 45, rue de Lisbonne, où celui-ci vivait. Il en fit publier la demande de permis de construire, le 30 septembre 1898.

En attribuant à cet hôtel une des primes du Concours de façades de la ville de Paris, pour l’année 1899, le jury se justifia de façon brève, mais éloquente : “La façade de l’hôtel que M. Bouwens a construit, 8, rue de Lota, est d’une simplicité artistique charmante ; son caractère, un peu inspiré de l’architecture florentine, a été modernisé et rendu bien français par l’emploi judicieux de céramiques et de briques de couleur. L’ensemble est d’un goût parfait et peut sans crainte être donné comme exemple.”
Cette façade, composée de trois travées identiques, est d’une assez fausse simplicité, son dernier étage étant percé par une discrète galerie ouverte. Les murs des deux étages intermédiaires sont couverts de briques, dont certaines, vernissées en bleu-vert et blanc, forment des dessins géométriques d’une sobre élégance, destinés à souligner les arcs des ouvertures ou l’assise de la loggia terminale. Ce travail a été réalisé par Gentil et Bourdet, qui collaborèrent plusieurs fois avec Bouwens van der Boijen.

Sommes-nous véritablement ici dans le domaine de l’Art Nouveau ? Pas vraiment, si nous considérons l’édifice tel qu’il se présente aujourd’hui, en dehors des matériaux colorés qui placent directement cette maison dans la fantaisie pronée par le Modern Style. Mais il nous faut admirer l’élévation qui fut jointe au dossier de voirie pour en savourer l’état primitif, bien surprenant. La forme des ouvertures y est réellement différente, ainsi que les motifs constitués grâce aux briques de couleur. La maison paraissait alors plus discrète et donnait même l’impression d’être plus étroite et plus haute, terminée par un étage où les doubles colonnes semblaient séparer des fenêtres, creusées dans la façade et protégées par une toiture en saillie, mais plus individualisées. Hélas, en modifiant son projet, Bouwens van der Boijen simplifia également la ferronnerie de sa porte d’entrée, qui promettait d’être un beau morceau ouvertement Art Nouveau.


Le Concours de la ville de Paris ne récompensait, comme son nom l’indiquait, que des façades. Mais l’intérieur de l’hôtel n’avait pas été oublié par l’architecte. L’Académie d’Architecture conserve heureusement quelques photographies et documents relatifs à la décoration intérieure, principalement de la salle à manger. Celle-ci était éclairée, sur la façade arrière, par un immense vitrail représentant un paysage ensoleillé. L’espace conservait un caractère très hollandais, grâce à une peinture ancienne et à son plafond, en forme de carène de bateau. Les murs étaient entièrement couverts de boiseries, en bois sombre marqueté, les parties hautes des murs étant peints avec de fausses architectures de jardin couvertes de rosiers.
Bouwens dessina tous les éléments de cet espace, et en particulier la belle horloge-baromètre murale, dont on conserve une belle aquarelle préparatoire au titre poétique : “A qui sait aimer, les heures sont roses”.

J’ignore si ce décor étonnant existe toujours derrière la gracieuse et très simple façade de la rue de Lota. Sa précocité - en 1899 ! - lui aurait à elle seule mérité une conservation respectueuse. Mais les changements de goût ont souvent été cruels pour les décors intérieurs des habitations particulières. Il ne serait pas surprenant qu’il ait aujourd’hui disparu...

28 juin 2008 : Mes craintes, pour une fois, n'étaient pas fondées, puisque la surprenante salle à manger de l'hôtel Bouwens existe toujours. Alléluia ! Certes, son mobilier mobile semble avoir été aujourd'hui dispersé, mais son extraordinaire vitrail - monochrome, pour l'essentiel - est toujours en place, comme les boiseries, portes et buffets. Mais tout danger n'est pas pour autant écarté car, servant à dispenser les cours de l'Institut supérieur de Gestion, il n'est pas à l'abri d'un désir de "modernisation", menace constante pour tout bâtiment d'habitation dont la fonction a été modifiée.

Aucun commentaire: