dimanche 23 décembre 2007

18 avenue Alphonse-de-Neuville (Garches - Hauts-de-Seine)


Il y a quelques semaines, j’ai évoqué l’étonnante analogie entre un joli petit “cottage” de Suresnes et une villa édifiée par Guimard à Garches, quelques années auparavant. Me souvenant ne pas avoir vu cette “curiosité” depuis des années, j’y suis allé peu de temps après. Et pris un peu la pluie pour vous ! Mais la ballade, vous le verrez, n’était pas inutile (1).
Le spectacle de cette maison est évidemment toujours aussi douloureux. Certes, depuis la rue, on en reconnaît parfaitement les volumes, conçus par Guimard comme des cubes parfois posés les uns sur les autres en porte-à-faux, jusqu’à nécessiter quelques surprenants esseuliers pour soutenir des débordements particulièrement audacieux. Mais tout le décor a disparu : les ouvertures ont été entièrement refaites - et plutôt réduites qu’agrandies -, leurs entourages de pierre supprimés, les ferronneries détruites, les toitures ingénieuses remplacées par une couverture équivalente par la fonction, mais très simple et d’une banalité confondante. Le tout a été bétonné, jusqu’au sublime garde-corps en métal de la terrasse, échangé contre une balustrade en ciment du plus cruel effet. Evidemment, côté jardin, toute trace d’Art Nouveau a été aussi volontairement éliminé, en particulier les étonnantes béquilles de bois qui supportaient un grand balcon sur toute la hauteur de l’édifice. On pourra apprendre, ici ou là, que subsistent un vitrail, une grille de soupirail, la mosaïque du vestibule, ou même l’escalier tout entier. On s’en réjouira, mais pas au point d’accepter la perte du reste, beaucoup plus conséquent !


Malgré cet état des lieux désespérant, une visite à Garches apparaît fort instructive. Car toute maison s’apprécie aussi dans son environnement. Et celle-ci, aujourd’hui devenue la villa “Beauvoir” (2), bénéficie d’un cadre vraiment magnifique, dans le creux d’une belle courbe, au milieu d’une rue très tranquille, et continue à jouir de son fantastique panorama, même si le quartier, depuis 1899, s’est beaucoup construit. L’architecte a probablement imaginé, en insistant sur le caractère profondément médiéval d’une maison surgissant au détour d’un virage, la surprise que son “castel” provoquerait chez ceux qui le découvriraient. Et c’est vrai : malgré l’état fantomatique de la maison proprement dite, l’effet est toujours aussi saisissant, grâce à la conservation, inespérée, de sa grille d’entrée, sauvage, menaçante, formant comme une série de vagues se gonflant avant de déferler. Il n’est pas hasardeux d’en parler comme du chef-d’œuvre de Guimard dans ce domaine précis, la grille du Castel Henriette, à Sèvres - réalisée à la même époque -, ayant été, en comparaison, d’une sagesse presque trop sage. Il y a vingt ans, la clôture de Garches n’était pas visible : le lierre, planté au moment même de la construction, la cachait entièrement. Aujourd’hui, elle est non seulement parfaitement dégagée, mais elle paraît aussi soigneusement entretenue, même si elle est à l’heure actuelle peinte en deux tons différents...
En cherchant un peu à connaître l’histoire de cette maison, on s’aperçoit rapidement qu’il y existe des failles et des erreurs. Il nous faut donc reprendre, sommairement, tous les éléments du dossier. Et avec l’aide des trente-trois dessins conservés pour cette maison dans le fonds Guimard du musée d’Orsay.


D’abord, son nom et sa commanditaire. On a parfois appelé la maison “Castel Canivet” (nous verrons qu’il pourrait être logique) ou “Modern’ Castel” (d’après le titre d’une carte postale ancienne). Mais les rares images d’époque ne montrent, apparemment, aucune plaque ou inscription sur la clôture ou son portail qui permettraient de retrouver le nom “officiel” de l’édifice. Ainsi, contrairement à la Bluette, au Chalet blanc, au Castel Henriette ou au Castel Val, il se pourrait bien que la maison de Garches n’ait pas eu de nom précis. Sauf, peut-être, en septembre 1898, époque à laquelle une certaine Mme Aoust semble la première commanditaire du “Castel Craon”, précisément situé entre l’avenue Alphonse-de-Neuville et la sente des Châtaigniers. Sept dessins du fonds Guimard se rapportent à ce premier projet, tous les autres concernant la “propriété de Mme M. Canivet”, dont le prénom semble avoir Mélanie. Les dessins sont alors datés des mois d’avril, septembre et novembre 1899. Malheureusement, aucune de ces dames - ou la même, s’il lui arriva de se remarier entre 1898 et 1899, s’offrant ainsi un joli nid d’amour pour elle et son nouveau mari - ne semble appartenir au cercle assez fermé des commanditaires de Guimard, généralement liés entre eux par des rapports de famille ou d’amitié. Peut-être a-t-elle tout simplement rencontré son futur architecte dans les milieux catholiques qu’il fréquentait au début de sa carrière. Pour combien de familles la maison, très grande (3), était-elle prévue ? Peut-être, au moins, pour la dame et pour son fils (très hypothétique personnage que la littérature a parfois évoqué). Mais sur ce point, aussi, rien n’est certain.
Quand se sépara-t-elle de sa demeure ? En cherchant sur le net, j’ai trouvé un site (4) qui propose la date de 1918. Mme Canivet l’aurait alors revendue à Jacques-Georges Lévy, qui fut l’un des premiers amants d’Arletty. L’information confirmerait donc - ce que je savais déjà -, que la comédienne a habité le Modern’ Castel. D’ailleurs, la page trouvée sur internet cite quelques lignes d’une interview où la maison est clairement évoquée : “J'avais à Garches une très belle maison, modern style. Là, j'ai été gâtée... Elle existe toujours. On avait une très belle vue sur Paris et sur le bois de Boulogne (5), avec l'observatoire de Meudon en face. Cette villa était l'œuvre de Guimard, quant à la décoration, c'est Louis Majorelle (6) qui s'en était occupé. Des signatures ! La chambre à coucher (en acajou cerise ornée de fleurs de lotus en cuivre) a été exposée aux Arts-décos en 1933. Elle est toujours au musée. A Garches, j'avais Coco Chanel et Henry Bernstein pour voisins."
Quelque chose se passe ensuite, entre 1936 et 1938, la villa étant alors devenue une maison de repos. Selon le bel ouvrage de Jean-Pierre Lyonnet et Bruno Dupont, “Guimard perdu”, l’édifice aurait alors été agrandi d’une travée. A propos des photographies de cette époque qui y sont reproduites, les auteurs parlent d’une imitation malhabile du style de Guimard. Mais leur jugement est fondé sur l’analyse de clichés d’une qualité médiocre, et sans considérer qu’à cette date, personne ne se serait amusé à pasticher l’Art Nouveau, déjà considéré comme vieillot, ridicule et vulgaire. Selon le même ouvrage, la maison aurait enfin subi, après la Seconde Guerre mondiale, le traitement que nous devons déplorer aujourd’hui.

Maintenant, venons-en aux constatations, qui nous viennent de la merveilleuse grille de clôture. De part et d’autre du grand portail d’entrée - aujourd’hui tristement remplacé par des poteaux en béton et des portes en bois, d’un déplorable effet... -, le motif de vague formait six travées à gauche et sept à droite. A l’extrémité de la propriété, toujours à droite, deux poteaux encadraient une petite porte étroite. Les cartes postales d’époque permettent, heureusement, de connaître l’intégralité du développement de cette clôture au moment de son achèvement. Or, que voyons-nous actuellement ? Nous retrouvons bien les six vagues de gauche et les sept autres de droite, mais ces dernières sont prolongées par un autre portail, ravissant, avant les deux piliers et leur petite porte. On doit donc en conclure qu’il y a eu un agrandissement, dont Guimard est l’auteur, car le portail actuellement visible - et contrairement à ce qu’en dit l’ouvrage déjà cité -, n’est pas la grande entrée de maître, qui aurait été simplement déplacée : il est beaucoup plus bas et ses poteaux de pierre, fort proches de ceux de la Bluette - villa construite à Hermanville, dans le Calvados - sont symétriques. Or, l’origine, le portail principal permettait l’accès aux voitures, mais avait aussi une porte adjacente pour les piétons ; le pilier qui les séparait portait la longue chaîne d’une sonnette.


L’entrée de maître a donc disparu, mais elle n’a pas pu être simplement déplacée et modifiée, puisque la grille n’a pas été amputée. Un morceau de terrain a donc été acheté, sur la droite, à une propriété close où aucune maison n’avait sans doute été construite : l’édifice aujourd’hui visible à la droite du Castel Craon est modeste, antérieur à la Première Guerre mondiale, mais néanmoins postérieur à la maison de Mme Canivet. On édifia alors un second portail, à l’usage du gardien, et on déplaça la petite porte de service, avec ses deux piliers. Ce travail a été fait trop proprement pour ne pas avoir été conçu par Guimard lui-même. C’est peut-être à cette occasion que l’entrée principale, à l’origine très ajourée, a été renforcée par des plaques de fer découpé. Une observation attentive montre que, malgré leur déplacement, les deux piliers ont conservé leur porte d’origine, qui n’est curieusement pas de Guimard. Le jardinier n’avait peut-être pas droit à une entrée dessinée par le maître, qui aurait ainsi marqué sa condition subalterne. Cela ne nous étonnerait pas de ce grand architecte... qui pouvait être extraordinairement méprisant !

A une époque évidemment postérieure à la construction de la maison, on édifia donc une maison de gardien - si simple qu’on hésite, aujourd’hui, à la supposer de Guimard lui-même -, accompagnée un agrandissement de la clôture de la propriété. Il ne serait ainsi pas impossible qu’à cette même époque, une seconde campagne de travaux ait été réalisée sur la villa elle-même, augmentée d’une travée latérale. L’artiste a plusieurs fois retouché ses édifices : le Castel Henriette a ainsi été modifié, perdant alors sa curieuse tour, et le Chalet Blanc de Cabourg eut également droit à une travée supplémentaire, perdant alors son nom pour devenir “La Surprise”.

Que s’est-il donc passé après la guerre de 1914 ? L’état actuel de la maison, pour la plupart des études relatives à Guimard, daterait du milieu des années 1930, à l’époque où elle fut transformée en maison de repos. Il n’y aurait donc pas eu de précédente atteinte à l’esthétique initiale de la maison. Or, que montrent les photographies du “Guimard perdu” : une sorte d’étrange jardin d’hiver, dont les vitres s’appuient sur le beau balcon d’angle du premier étage et, surtout, la travée supplémentaire, que l’ouvrage dit être un “pastiche” de Guimard, et que nous pensons au contraire être un ajout tardif - vers 1903 - de l’architecte lui-même : la forme des ouvertures appartient bien à son vocabulaire, comme le dessin et la nature des nouveaux balcons. Surtout, la jolie décoration japonisante d’un grand mur de briques, simple et harmonieuse, ne saurait avoir été fait par quelqu’un d’autre. On devra donc conclure de l’observation de ces images, que la maison a subi, entre 1899 et 1935, quelques menus aménagements, principalement destinés à améliorer le confort des occupants (le jardin d’hiver) ou la stabilité de l’édifice (affreux soutien en béton de l’encorbellement de la travée supplémentaire ; nouvel étai, bien disgracieux, d’un élément en saillie, sur la façade sur rue).
La simple étude d’une grille permet ainsi d’avancer beaucoup de nouvelles hypothèses sur l’histoire de la maison. Fort mal connu, et très peu documenté (8), le Modern’ Castel est malheureusement resté un chantier presque anecdotique, sur lequel les principales études consacrées à l’œuvre de Guimard ne s’appesantissent jamais. Il en aurait certainement autrement si le temps avait pu nous la transmettre dans un état plus satisfaisant ! Longtemps cachée, sa belle grille ne lui a pas non plus permis de se hausser à la hauteur des chefs-d’œuvre, ce qu’il est pourtant, incontestablement. La maison, qui affirmait avec puissance l’origine médiévale de l’Art Nouveau, fut certainement l’un des chantiers les plus importants et les plus luxueux de Guimard au cours de ses meilleures années créatives, entre 1898 et 1900.


(1) Afin que cet article, un peu développé, soit suffisamment clair, j’ai enlevé, dans l’article sur Suresnes, les deux images du castel de Garches que j'y avais initialement placées, les trouvant plus utiles ici.
(2) On se demandera en vain la raison de cette appellation, sinon une incompréhension du nom du parc de Beauveau-Craon, dont le lotissement est à l’origine de la construction projetée par Guimard.
(3) Guimard était un spécialiste des petites parcelles et des terrains difficiles. Il en résulte que, en dehors de cette maison de Garches et du plus tardif hôtel Nozal, ses maisons particulières sont en général de dimensions très modestes.
(4) Cette page, “www.archi.fr/CAUE92/c/2/p1.htm”, est loin d’être inintéressante, mais la notice du Modern Castel est faite de morceaux de textes, empruntés à des textes plus anciens (mais sans aucune référence) et recopiés avec de vilaines étourderies qui ne sont pas sans saveur : par exemple, on y apprend qu’Humbert de Romans était une famille de commanditaires de Guimard, alors qu’il fut un très austère dominicain du XIIIe siècle, auquel on emprunta le nom pour l’offrir à l’éphémère salle de concerts de la rue Saint-Didier.
(5) Il aurait été certainement difficile de voir le bois de Boulogne depuis la maison. Arletty évoquait plus certainement le parc de Saint-Cloud, qu’elle avait effectivement à ses pieds.
(5) L’information est très sujette à caution. Que Guimard n’ait pas réalisé le mobilier de la maison est très probable, d’abord parce qu’aucun meuble, à ce jour, ne semble en provenir ; d’autre part parce qu’il y a tout lieu de croire que la construction de la villa fut, en soi, une dépense extraordinaire. Aucun dessin de meubles, dans le fonds Guimard du musée d’Orsay, ne peut d’ailleurs être mis en relation avec la maison de Mme Canivet. Que Majorelle ait été l’auteur de cette décoration, si elle est possible, n’est pas forcément crédible. Le nom de Louis Majorelle est probablement le premier qu’on prononce pour évoquer un mobilier Art Nouveau... C’est en tout cas la référence qui vient immédiatement à l’esprit. Un peu trop facilement, sans doute.
(7) Ce second portail existait peut-être dès l’origine, mais ouvrant sur une autre partie de la propriété. L’une des deux cartes postales “Style Guimard” laisse supposer un très grand terrain à flanc de coteau. L’achat d’une nouvelle parcelle sur la rue s’est peut-être accompagné d’une session d’une partie du jardin, difficile à utiliser comme tel à cause de sa très forte pente. On en aura alors profité pour enlever le petit portail annexe, peut-être situé à l’angle de la rue de la Côte-Saint-Louis et de la sente des Châtaigniers, où il aurait pu faire un bien joli effet.
(8) Le matériau documentaire se résume, en effet, à la trentaine de dessins du fonds Guimard - qui n’offrent pas tous un intérêt de premier plan - à quelques cartes postales, montrant la villa de façon très incomplète, et aux rares photographies des années 1930 publiées par Lyonnet et Dupont. Les deux images (n°3 et 14), incluses par l'architecte dans sa série "Le Style Guimard", ont un intérêt documentaire indéniable, puisqu'on y trouve la seule vue complète de la façade arrière datant de 1899. Mais il s'agit de photographies de chantier - les fenêtres y sont encore zébrées au blanc d'Espagne, comme on le fait couramment pour indiquer aux ouvriers que les vitres viennent d'être posées - et la belle clôture n'a donc pas encore remplacé la simple palissade qui fermait la propriété pendant la construction.

4 commentaires:

Guiom, filmmaker a dit…

Si vous le souhaitez, j'ai quelques photos de la belle clôture... sous le soleil ! Il suffit que je les retrouve ; je saurai ainsi de quand elles datent (maximum 3 ans). tout était semblable, y compris les 2 tons de la peinture.
L'hypothèse selon laquelle Guimard lui-même aurait revu et corrigé son travail me semble trop simpliste pour rendre compte de ce qu'il s'est probablement réellement passé. Mais il a peut-être eu sa part dans ce chantier ? Que sa biographie soit totalement muette à ce sujet me semble éloquent. Peut-être un examen des permis de construire à Garches donnera la solution de l'énigme ? En tout cas, si ça devait être le cas, ce travail est éloquent quant à l'état d'esprit qui devait habiter Guimard vis-à-vis de son travail passé. Il offre l'image d'un homme toujours prêt à aller au fond des choses (même s'il n'st pas sûr d'être engagé dans la bonne voie) et peu enclin à revenir sur le passé.

CresceNet a dit…

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zorg a dit…

En passant devant cette maison debut janvier on voit que les revetements sont repeints et les ferronneries refaites de façon rectilignes. Par ailleurs une cage d'escalier en quart de rond faite de demi-cerles est visible coté rue...

Anonyme a dit…

Bonjour,
je suis étudiante et actuellement sur un mémoire destiné aux bâtiments détruits et défigurés de Guimard de 1899 à 1905, j'ai trouvé votre recherche très intéressante et aimerais avoir votre mail afin de de pouvoir en parler avec vous et vous poser quelques questions, si cela vous intéresse encore ! 4 ans déjà que vous avez publié cette page, alors je tente quand même !
Merci
Cordialement
Agathe
gathe@live.fr