dimanche 30 septembre 2007

Entr’acte n°11 : 7 rue Pictet-de-Rochemont (Genève - Suisse)


A première vue, aller chercher un peu d’Art Nouveau en Suisse semble être une bien surprenante idée. En effet, fidèle à son désir d’indépendance et de neutralité, la confédération helvétique semble, autour de 1900, avoir assez soigneusement évité les multiples tentations “modernistes”, du Modern Style français, de la Secession germanique ou du Liberty italien. L’architecture académique, alors totalement généralisée, à Paris, à Madrid, à Berlin ou à Rome, servait aussi dans les principales villes suisses à l’édification des grands édifices publics.
Néanmoins, d’intéressants témoignages d’Art Nouveau existent de ce côté-là des Alpes, et assez souvent en y incluant quelques éléments empruntés à ce qu’il est habituel d’appeler le “style national suisse”. Le futur Le Corbusier y sacrifia d’ailleurs lui-même, lorsqu’il construisit ses premières villas à La Chaux-de-Fonds. Alphonse Laverrière, à Lausanne, adapta une sorte de Jungenstil sobre à la forme bien connue du chalet suisse, notamment dans de superbes projets imaginaires, présentés publiquement sous la forme de dessins, dont l’évidente qualité graphique conduisit de nombreuses revues à les reproduire.
Genève, comme souvent, se singularise du reste du pays, tant par son étendue géographique que sa proximité évidente avec la France. Les architectes y étaient évidemment beaucoup plus nombreux, et certains d’entre eux, plus avant-gardistes que d’autres, furent tentés par l’expérience de l’Art Nouveau.

Léon Bovy apparaît comme l’exemple parfait d’un artiste qui construisit dans un style traditionnel, mais en donnant à ses immeubles un caractère très monumental, avec un décor très influencé par le néo-gothique. Mais son implication dans la modernité s’arrêta à cette porte de l’Art Nouveau, dans lequel il ne semble pas s’être engagé plus profondément. Sur le boulevard des Tranchées, il réalisa deux imposants complexes immobiliers, le premier au n°44-46, en 1903-1904, le second au n°14-16, en 1906-1907. De l’un à l’autre, peu de choses diffèrent profondément : quelques discrets éléments gothiques, des toitures enveloppantes et spectaculaires, une ornementation sculptée et colorée sobre et mesurée.

L’architecte Edouard Chevallaz fut sans doute un peu plus audacieux, en 1906, lorsqu’il construisit un immeuble tout aussi imposant, au 2, rue Pictet-de-Rochemont, à l’angle de la place des Eaux-Vives. Grâce à un décor sculpté à motif de fleurs de tournesols, et à quelques panneaux discrètement colorés, derrière les arcs en brique chargés de soutenir la belle galerie ouverte du dernier étage, il sut bâtir un édifice discrètement Art Nouveau, superbement dessiné autour d’un angle majestueux, couronné avec une toiture en forme de poivrière. Son œuvre eut d’ailleurs le singulier honneur d’être publiée dans “Die Architektur des XX. Jahrhunderts - Zeitschrift für moderne Baukunst”, une revue trimestrielle berlinoise, en 1911.

Avec les quatre immeubles contigus de la rue Leschot, dans le quartier de Plainpalais, l’Art Nouveau apparaît de façon un peu plus sensible, non pas vraiment dans l’architecture elle-même, ni même dans un décor sculpté presque inexistant, mais simplement par la présence de ferronneries assez intéressantes, ouvertement inspirées par le nouveau style. Malheureusement, l’auteur de ces édifices semble devoir rester anonyme.
Il existe donc un Art Nouveau genevois, parfois très modéré, parfois un peu plus démonstratif, mais timide et presque confidentiel. Tout cela ne suffit évidemment pas à faire de cette ville un foyer de l’Art Nouveau digne de ce nom, sans doute parce que l’expansion que connaissait alors Genève fut passablement tempérée, dans ses ardeurs modernistes, par un sens peut-être très calviniste de la modération. On ne s’implante pas aussi facilement dans un des berceaux du protestantisme !
Néanmoins, un immeuble suffit à mettre Genève dans la lumière du style 1900 : la “maison des paons”, située n°7 de l’avenue Pictet-de-Rochemont, dans le quartier des Eaux-Vives. Elle nous réserve bien des surprises.












A première vue, l’édifice ressemble énormément à l’immeuble de Wagon de la place Etienne-Pernet, dans le XVe arrondissement de Paris, sauf qu’un soupçon de retenue montre que nous sommes bien en Suisse. En effet, le décor sculpté n’est véritablement luxuriant, voire même envahissant, qu’autour des pans coupés qui ornent les deux angles de la façade. Là, enroulements végétaux, excroissances de pierre et fenêtres arrondies signalent de très loin cette construction singulière, autant que les pittoresques clochetons, en tuiles vernissées, qui émergent des toitures, pittoresque concession au style national suisse. C’est aussi là qu’on peut admirer les fameux paons qui ont donné son nom à la maison, enfoncés dans une interruption de la corniche, faisant la roue et prêts à brailler (hélas, c’est ainsi qu’on nomme très prosaïquement le cri du paon). Sont-ils un jeu de mots sur “paon” et “pan coupé” ? Nous verrons plus loin que les architectes se sont, effectivement, un peu amusés avec le vocabulaire. Ailleurs, la porte, à décor de roseaux, et les autres fenêtres, font l’objet d’une décoration tout aussi soignée, mais beaucoup plus raisonnable.

Le vestibule et la cage d’escalier de l’immeuble sont d’une bien plus grande sobriété, même si le travail reste d’une réelle qualité dans le détail. Les plafonds sont ornés de stucs géométriques aux lignes amples, mais très mesurés dans leur développement. On admirera, surtout, un bien joli départ d’escalier. Mais les portes des appartements, où on m’a assuré qu’il existait d’autres jolis plafonds stuqués, n’ont fait l’objet d’aucune attention particulière.

La construction date de 1902-1903 et ses architectes s’appelaient Eugène Cavalli et Ami Golay. Le sculpteur, sans doute d’origine italienne, était Emile-Dominique Fasanino et le ferronnier, auteur des beaux garde-corps des balcons mais aussi des fascinants ornements métalliques des toitures, Alexandre Vailly. Dans le chapitre consacré à la Suisse, dans “L’architecture de l’Art Nouveau”, publié en 1982 sous la direction de Frank Russell - un livre bien utile et agréablement illustré -, Jacques Gubler a bien évidemment consacré un développement à cette surprenante maison, en la disant : “construite par l’entreprise de deux architectes “sans étiquette” mais célèbre”. Etaient-ils si célèbres que cela ? Mes propres recherches ont été assez pauvres, les concernant. Est-ce assez dire qu’ils ne furent donc pas aussi connus qu’on voudrait bien le faire croire ? Apparemment, Ami Golay n’a jamais travaillé seul, puisqu’on ne connaît d’autre de lui que des œuvres en collaboration avec Joannes Grosset : le kiosque à musique du Jardin anglais (1895), les immeubles de la rue de la Tour-Maîtresse (1898-1900) et ceux du boulevard Georges-Favon, place du Cirque, rue de l’Arquebuse et rue de Hasse. Le style de ces travaux est volontiers qualifié de “Beaux-Arts”, ce qui suffit à les dire... académiques.

Eugène Cavalli, pour sa part, dessina seul l’immeuble du 44, rue de la Terrassière (1903-1904), que ma photographie suffit à déclarer dénué de toute trace d’Art Nouveau. Associé à Léon Belloni, il envoya un projet pour l’école des Pervenches, en 1907, qui ne fut pas retenu.
Voilà à peu près tout ce que nous pouvons savoir de ces “célèbres” architectes. Mais la simple énumération de ces quelques réalisations n’est pas sans intérêt. Elle montre qu’Ami Golay n’a peut-être jamais travaillé seul, que sa collaboration avec Cavalli fut brève, puisque son partenaire construisit seul dès 1903. En tout cas, la “maison des paons” semble être leur seule incursion - brillante - dans le monde de l’Art Nouveau. Sur ce point, nous avons une preuve assez étonnante, par l’existence d’un second immeuble né de leur collaboration. En effet, la “Maison des Pans”, au n°8 de l’avenue Pictet-de-Rochemont, fut édifiée en même temps que celle du n°7, située juste en face. Nouveau jeu de mot sur le son “pan”, ce second édifice, véritable pendant de la “maison des paons”, joue complètement la carte de l’architecture éclectique. Pan, dieu facétieux de l’Antiquité, s’oppose au paon, oiseau maintes fois représenté par les artistes de l’Art Nouveau..., mais tous placés sur... des pans coupés.

Ici, la signature de Fasanino est clairement visible, quoique précédée d’un laconique “D.” qui ne permet pas de certifier si ses prénoms étaient français ou italiens - ce en quoi les sources se contredisent. En dehors d’un clocheton en tuiles vernissées, aux couleurs néanmoins moins voyantes, et d’une décoration métallique au sommet des toitures - rappels évidents des partis adoptés sur la maison d’en face -, cet édifice est d’un classicisme presque banal, que viennent à peine perturber les deux énormes têtes de Pans qui servent à souligner la naissance d’un grand arc, à l’angle de la rue du Jeu-de-l’Arc.
Genève a donc, immédiatement, récupéré sa dignité classique, parfois austère, ne permettant même pas à ces deux insolites architectes de créer une deuxième et dernière curiosité “Belle Epoque”...
La “maison des paons” est protégée depuis 1986 et, grâce à la vogue de l’Art Nouveau, est même devenue une curiosité locale. Malheureusement, les flèches de ses deux tours et les magnifiques vitrines des magasins du rez-de-chaussée ont été détruits lors d’une première “restauration”, en 1973. Heureusement, la seconde, en 1989-1990, fut beaucoup plus respectueuse de l’esprit de l’édifice. Il n’en reste pas moins que la pierre de sa façade est très friable, et que certains détails de sculpture apparaissent fâcheusement rongés par la pollution.

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