samedi 22 septembre 2007

Entr'acte n°10 : 42 rue Champlain (Le Havre - Seine-Maritime)


“M. W. Cargill, architecte au Havre, a dessiné un spirituel et symbolique menu pour le banquet qui clôturait au mois d’août dernier la réunion amicale des architectes de Rouen et du Havre. Le Modern Style, que M. Cargill a représenté sous des traits peu engageants, cherche dans ses enroulements et ses “coups de fouet” à étouffer le vieil art, autrement dit, l’Institut. Y parviendra-t-il ? Le chapiteau corinthien sera-t-il définitivement renversé dans la poussière ?” (“Un menu de banquet”, La Construction Moderne, 5 octobre 1901, p. 9)
Ce dessin, fort spirituel, est dû à un architecte bien intéressant, William Cargill (1864-1945), dont le nom n’évoque sans doute pas grand’chose en dehors de la ville du Havre, où il naquit et où il travailla. Cet oubli de la postérité apparaît bien injuste !

Après des études totalement parisiennes et un essai malheureux au concours du prix de Rome en 1892, il commença sa carrière au Havre où il s’installa dès 1894. L’une de ses premières œuvres est un hôtel particulier, édifié pour lui-même, au 5, rue Jean-Baptiste-Eyriès. L’édifice est sans doute un peu austère, mais cache des trouvailles ornementales tout à fait singulières pour sa date très précoce de 1896. En effet, à cette date, l’architecture Art Nouveau était encore en gestation et ses premières manifestations - comme la villa édifiée par Guimard au Vésinet - n’étaient connues que d’un cercle très fermé et confidentiel. L’originalité de Cargill tient à la présence, sur une façade encore très historiciste, de ferronneries tout à fait surprenantes, dont les enroulements superbes évoquent directement les premières œuvres de Horta, et plus précisément l’hôtel Tassel, édifié à peine deux ans plus tôt à Bruxelles. Cette connaissance très probable des premiers essais d’architecture moderne en Belgique signale, de toute évidence, des contacts ininterrompus de Cargill avec l’avant-garde parisienne. En tout cas, grâce à la presse artistique, il semble être resté au courant de toutes les nouveautés, même depuis une ville quelque peu excentrée. Le décor très précoce de cette maison nous laisse en tout cas clairement entendre que l’histoire d’un mouvement aussi riche et protéiforme que l’Art Nouveau n’a pas encore été totalement écrite et que, comme le Nil, il eut des sources multiples, dont certaines sont encore inconnues.
Cargill connut une belle carrière dans sa ville natale, où il édifia des immeubles, une caserne de pompiers, des lieux de culte et même des tombes. Si sa carrière fut essentiellement locale, ses travaux furent néanmoins assez bien diffusés, grâce à la presse française consacrée à l’architecture. Le menu de 1901 mettait donc son petit grain de sel dans le débat esthétique qui ne cessa jamais d’accompagner l’Art Nouveau, mais sa publication était due à la notoriété de son auteur, réelle, dans son milieu professionnel. Cargill eut, il est vrai, la grande habileté de s’impliquer dans plusieurs groupements d’architectes locaux et même dans des associations artistiques aux intérêts beaucoup plus larges, comme la Société havraise des Beaux-Arts, dont il fut l’un des créateurs.

On ne s’étonnera donc pas qu’il ait été l’auteur du chef-d’œuvre de l’art 1900 au Havre : l’immeuble Braque, construit au 42, rue Champlain ((1904). Le commanditaire n’était autre que Charles, père du célèbre peintre Georges Braque, entrepreneur de peinture en bâtiment et lui-même artiste, mais amateur. Le “Journal des Travailleurs” du 9 avril 1904 accueillit l’édifice en ces termes : “[...] un superbe bâtiment, se dégageant fermement de toute attache avec la routine et les traditions. La façade de ce bâtiment, tant au point de vue de la maçonnerie comme de la serrurerie, forme un ensemble homogène, gai et coquet, qui contrairement aux essais plutôt grotesques vus jusqu’à ce jour, a su se tenir à l’écart des exagérations qui, loin d’être artistiques, tendaient à jeter le discrédit sur ce style à peine naissant. La porte d’entrée surtout a été d’une inspiration heureuse. La grille qui l’ornemente est un chef-d’œuvre, tant dans son exécution que dans son dessin ; les oppositions de fers y sont remarquables et les lignes énergiques qui conduisent l’évolution des volutes à travers cette ouverture superbe sont d’un dessin heureux et bien conduit ; accompagnée des balcons qui ornementent si élégamment chaque fenêtre, elle est la consécration d’une voie nouvelle ouverte à l’art de la serrurerie qui semblait délaissé depuis longtemps, et nous ne pouvons que féliciter l’effort sincère de la maison qui a exécuté ce travail, qui, pour être la plus vieille du Havre, n’hésite pas à marcher en tête avec le progrès lorsqu’il s’agit du côté artistique de sa spécialité.”

Cet article en dit suffisamment pour qu’on doive insister. Effectivement, la porte monumentale, d’un dessin magnifique, constitue l’élément essentiel d’une composition assez simple, mais très efficace. On y trouve deux colonnes en pierre, aux superbes chapiteaux ouvragés, qui paraissent directement inspirées par l’entrée du Castel Béranger, dont Guimard avait fait un modèle du genre. Mais l’immeuble Barque se distingue aussi par ses appareillages de brique, qui semblent délimiter une seconde façade, incluse au milieu du mur d’ensemble. Le procédé offre ainsi à l’édifice, symétrique et monumental, un dynamisme étonnant qui se remarque au premier coup d’œil, malgré des moyens très simples.

L’escalier intérieur possède une belle rampe en fer forgé. Mais mon image signale assez le caractère presque populaire de ces espaces intérieurs, qui n’ont rien de la richesse promise par la façade.

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