dimanche 9 septembre 2007

2 rue Balzac (Franconville - Val-d’Oise)


Je m’aperçois, presque avec horreur, que mes premiers articles de rentrée sont assez pessimistes, puisque j’y évoque des œuvres parvenues jusqu’à nous dans un assez triste état. Mais, malheureusement, l’Art Nouveau parisien a connu des heures noires : considéré dans les années 1950 et 1960 comme démodé, d’un goût douteux et d’une irrécupérable vulgarité, on n’a eu aucun scrupule à détruire quelques-uns de ses plus grands chefs-d’œuvre et, pendant longtemps, sans susciter la moindre émotion. C’est, malheureusement, une réalité de son histoire. Finissons donc cette petite série, avant de revenir à des propos, je l’espère, plus joyeux.
La charmante maisonnette construite en 1907 par Jules Lavirotte pour M. Dupont nous est connue par deux documents. D’abord , sa publication dans le recueil “Villas et petites maisons au XXe siècle”, édité par la Librairie centrale d’art et d’architecture, où la plupart des façades et des plans fut photographiée ; ensuite par le curriculum vitæ de l’architecte, contenu dans son dossier d’inscription à la Société des Architectes diplômés, un document fort intéressant puisque sa date tardive permet d’y voir la liste de l’essentiel de ses œuvres réalisées.


Notre sympathique artiste n’a donc pas fait que des immeubles excentriques dans l’enceinte même de Paris. Loin d’une inspiration échevelée, symboliste et parfois même autobiographique, il se consacra parfois à des projets plus simples, où, en l’absence de tout décor sculpté ou coloré, il sut montrer sa capacité à réaliser des choses parfaitement artistiques dans leur sobriété même, et à exposer l’architecte, loin des amusants délires du décorateur.
En 1903, il avait participé à l’Exposition de l’Habitation, ouverte au Grand Palais, aux côtés de Guimard, Plumet et Benouville. Il y présentait deux petites maisons, témoins de son intérêt pour l’habitat populaire et la préfabrication. Il fut également entraîné dans l’aventure du parc Beauséjour, probablement par Guimard, qui y construisit le Castel d’Orgeval et deux modestes maisons appelées “Rose d’Avril” et “Clair de Lune”. Lavirotte y réalisa au moins une construction, non encore parfaitement identifiée, et peut-être une seconde, plus hypothétique.
En province, il dessina aussi quelques villas, dans une aire géographique plus proche de son Lyonnais natal. L’architecture pavillonnaire lui était donc aussi habituelle et familière que la construction d’immeubles. D’ailleurs, un de ses plus intéressants projets tardifs, un immeuble situé sur le boulevard Lefebvre, devint finalement une pittoresque petite maison sur deux niveaux.
La villa Dupont de Franconville n’est donc pas une œuvre isolée. Mais, assurément, ce fut la plus réussie des réalisations de Lavirotte dans ce genre bien particulier. Car son intérêt artistique vient essentiellement de sa silhouette, obtenue avec des moyens très simples : une toiture débordante, à la ligne élégante et avec une jolie crète, où apparaît une haute fenêtre étroite ; un grand arc soulignant la pièce principale du rez-de-chaussée, protégé par un petit toit d’une forme élégante ; un appui d’escalier en bois, à la ligne sobre et très japonisante ; un soubassement en pierre de taille, faisant presque office de socle à cette adorable sculpture habitable, paraissant à la fois simple et confortable. Nous sommes bien loin, ici, des excentricités des avenues de Wagram ou Rapp !

Malheureusement, la maison a été assez récemment défigurée par la construction, assez... radicale, d’une véranda, qui a totalement brisé son équilibre originel. Entre charme et confort, les propriétaires ont choisi : la beauté a été sacrifiée pour le gain d’une pièce supplémentaire.
Il y a quelques années, j’avais eu l’occasion de visiter cet édifice, alors pratiquement dans l’état voulu par Lavirotte. C’est à l’obligeance d’un ami que je dois d’avoir connu - et vu - son état actuel : ses photographies parlent d’elles-mêmes et nous évitent un commentaire trop bavard, qui pourrait être désobligeant. Pourtant, si les images sont impressionnantes, l’espoir est encore permis, car cette véranda paraît assez simplement plaquée contre la façade d’origine. Il suffirait donc tout simplement de la supprimer pour retrouver l’état initial de la maison : la jolie toiture de la fenêtre du salon n’a pas été touchée, pas plus que l’escalier ou les piliers en meulière conduisant au sous-sol semi-enterré. Mais il faudrait aussi reconstituer l’arête du toit, aujourd’hui remplacée par quelque chose qui, paraissant s’en approcher, n’a pourtant ni forme, ni caractère.
Cet exemple nous montre à quel point l’architecture peut être fragile et comme il est facile de la défigurer, surtout lorsqu’on ignore son intérêt artistique ou même l’identité de son auteur. Hélas, un nombre déjà impressionnant de ces villas d’architectes ont déjà disparu, et la plupart d’entre elles, sans traces, sans photographies, sans aucun témoignage, et dans la plus totale indifférence.

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Sur vos photos "pré-véranda", un petit corps de bâtiment sur la gauche de la façade a déjà disparu, ainsi que les balcons en bois de la terrasse (par la suite remplacés par une balustrade en fer forgé). Mais effectivement ça ressemblait encore à quelque chose... La maison était destinée à l'origine à servir de pavillon de chasse.

G. V.
www.fragrance1900.net

Neil....a Furnitologist a dit…

Hello... sorru hope this isn't a double.

Enjoying your blog. Love furniture design and have a major Jones for Art Nouveau.

Thanks for your blog..very good!

Neil

Anonyme a dit…

bonjour,
votre blog est très riche et intéressant ; toutefois, mon arrière-grand père n'aurait pas aimé voir son nom écorché ... George Guët (avec un tréma sur le E) dans sa demeure nouille du père-lachaise.
Merci de lui éviter de se retourner dans sa tombe en corrigeant son nom.
Stephanie Guët

Le mateur de nouilles a dit…

Merci, chère Stéphanie Guët, de m'avoir fait observer l'absence de tréma sur le nom de votre arrière-grand-père. Mais pourquoi le faire (et sur un article totalement différent) en oubliant vous-même le "s" de son prénom ? Etourderie partagée est bien mieux pardonnée...
Je vous réponds ici, principalement, pour essayer d'en savoir plus sur l'auteur de ce très fascinant monument. Il serait bien dommage que Georges Guët ne soit connu que pour cette seule œuvre. Qui était-il ? Qu'a-t-il construit ? Les archives de votre famille peuvent-elles répondre à ces questions ?
Malheureusement, une assez longue expérience m'a clairement démontré qu'une agence d'architecture représente une masse de papiers absolument impressionnante, car un édifice, ce n'est pas seulement des plans, des coupes et des façades, mais aussi des esquisses, des détails, des documents techniques. Hélas, tout ce matériau, généralement, disparaît assez vite après la mort de l'architecte. Et définitivement.
Si vous pensez que, de son œuvre, il serait intéressant de ressusciter quelques informations, ce ne serait pas la moindre fierté de ce blog que d'y contribuer.
J'ai une adresse électronique où vous pouvez, éventuellement, m'écrire plus confortablement (lemateur.denouilles@laposte.net).
Et merci encore pour votre très touchante intervention.