mardi 4 septembre 2007

19 rue Octave-Feuillet (16e arrondissement)


C’est à l’occasion de ce projet d’immeuble que le gracieux architecte Du Bois d’Auberville fit la connaissance de Mlle Baconnier, pour laquelle il allait plus tard (en 1911) construire le ravissant petit hôtel de la rue Alfred-Dehodencq dont nous avons déjà parlé. Il est probable que le produit de la vente des appartements de la rue Octave-Feuillet avait alors permis la construction de l’hôtel. Il n’est d’ailleurs pas inutile de signaler que l’édifice qui nous intéresse ici est situé à l’angle de la même rue Alfred-Dehodencq : les deux constructions ne sont donc distantes que de quelques mètres.
Pendant plusieurs mois, les revues artistiques ont vantés les qualités et les commodités de cette construction, sous la forme d’une publicité comportant des photographies. Gentil et Bourdet, auteur des mosaïques de grès qui colorent les derniers étages y sont, à l’occasion, clairement cités.












Si la demande de permis de construire fut publiée dès le 10 juin 1908, l’immeuble ne fut pas achevé avant 1910, signe probable que sa longue réalisation s’accompagna d’un grand souci de qualité. Nous en voulons d’ailleurs pour preuve la finesse de son décor sculpté, mélangeant plusieurs essences de fleurs, tant sur les arêtes des bow-windows qu’autour des fenêtres du premier étage. Ailleurs, pour animer de larges parois aveugles, ces fleurs se répandent en grappes sinueuses, enroulées autour de rubans.
Mais l’élément assurément le plus remarquable de ce très gracieux décor est l’admirable paon de pierre, qui déploie la roue de sa queue au-dessus de la porte d’entrée. Tous les yeux de ses plumes sont délicatement détaillés, dans une composition à la fois simple et remarquablement équilibrée.

Bon, voilà. Tout est bien, me direz-vous... encore un joli immeuble à mettre dans la besace. Pourtant, et malgré son charme, le bâtiment actuel semble privé de quelque chose. Son élégance trop sage paraît bien surprenante de la part d’un architecte aussi inventif que Du Bois d’Auberville. Que dire, en effet, de ses deux derniers étages, anguleux comme des lames de rasoir, en totale contradiction avec les courbes souples qui caractérisent les niveaux inférieurs ? La publicité déjà mentionnée, ainsi qu’une carte postale reproduisant une photographie réalisée à la fin du chantier, ici extraite de ma petite collection personnelle, apportent - hélas - une assez consternante explication. En effet, on y voit immédiatement que, à l’origine, l’angle de l’immeuble s’achevait avec deux délicates tourelles, autour d’un surprenant salon vitré, coiffé d’une toiture joliment ourlée comme une corolle de fleur. Le tout était orné d’autres panneaux en mosaïques de grès, ce qui explique pourquoi l’intervention de Gentil et Bourdet apparaît aujourd’hui d’une modestie peu naturelle. Ainsi, pour gagner une importante surface habitable, on se contenta de raser les deux derniers étages, véritablement luxueux, pour les remplacer par des niveaux d’appartements plus fonctionnels, à la surface habitable considérablement augmentée, financièrement intéressante. Néanmoins, l’extraordinaire auteur de ce pitoyable massacre eut la judicieuse idée de les réaliser en retrait, rendant relativement discrète son intervention destructrice. Mais cela n’interdit pas de s’apercevoir malgré tout qu’il manque désormais quelque chose d’important à l’immeuble originel, tout simplement amputé de son couronnement, comme si on s’était contenté de prélever le sommet d’un gros gâteau. En espérant que la pâtissière ne s’en apercevrait pas !

On regrettera d’autant plus la suppression de ces étages, qui étaient évidemment la partie la plus originale de toute la maison, qu’ils évoquaient à eux seuls une sorte d’Orient de fantaisie, évoquant plaisamment le merveilleux Art Nouveau de Turquie, celui qu’on peut encore admirer à Istanbul ! La couleur, en ce sens, renforçait certainement cette impression d’exotisme, dont on connaît peu d’autres exemples à Paris. Pas très éloignée de l’ancien palais du Trocadéro, ennuyeux mais ouvertement orientalisant, l’œuvre de Du Bois d’Auberville en proposait une variation infiniment plus ludique et poétique, à une échelle humaine. Dans les années 1960-1970, elle dut malheureusement paraître trop ancrée dans son époque, et son pittoresque charmant, alors considéré comme totalement désuet, fut sacrifié sans émotion.

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