jeudi 9 août 2007

Entr’acte n°7 : Quelques superbes aquarelles d’architecture


Dans un précédent article consacré à Charles Letrosne (1868-19329), j’ai déjà évoqué la fille de cet architecte, que j’ai eu le bonheur de rencontrer et avec laquelle j’avais noué une amitié longue et sincère. Cette femme charmante et spirituelle, toute dévouée à la mémoire de son père et si désireuse de mieux le faire connaître, m’avait un moment confié sept volumineux albums de dessins, où Letrosne avait réuni un impressionnant ensemble de dessins - principalement des aquarelles -, datant, pour l’essentiel, de ses études à l’école des Beaux-Arts, entre 1885 et 1894. Je pus alors les étudier attentivement et les photographier. Malheureusement, les circonstances n’ont pas permis alors de pousser plus loin l’analyse de cet ensemble magnifique, très homogène et si représentatif de la façon de travailler des étudiants en architecture au tournant du XXe siècle.

Elève de son propre père et de Raulin, Charles Letrosne se soumit très docilement à toutes les règles de l’école qui formait alors une grande partie des architectes. Il gravit, très consciencieusement, les différents échelons qui devaient lui permettre, en 1894, d’obtenir son diplôme. Entre-temps, en 1892 et 1893, il s’était présenté au concours du Prix de Rome mais, s’il put alors arriver jusqu’à la dernière épreuve, il ne put malheureusement gagner cette récompense suprême, clé d’un séjour de plusieurs années en Italie, et même éventuellement en Grèce.
Si le contenu de ces albums permet d’y supposer un classement assez sommaire - et donc, très certainement, un tri préalable -, celui-ci fut principalement commandé par le format des dessins. Ainsi peut-on parler d’un “petit album” et d’un “moyen album”, dont le contenu, rarement daté, est d’une très passionnante diversité : croquis, paysages aquarellés - souvenirs de voyages, pour l’essentiel - et esquisses de détails y cohabitent avec des feuilles beaucoup plus achevées. Certaines pochades représentent des bateaux, pour lesquels l’architecte a toujours eu un goût particulier.
Un troisième album est exclusivement consacré à des concours techniques présentés en 1888 et 1889. Le jeune architecte réalisa ainsi de nombreux exercices dans les domaines de la construction générale, de la stéréotomie, de la géométrie descriptive, de la perspective, et jusqu’à l’étude des charpentes. Ces dessins sont d’une habileté très virtuose et très impressionnante.

Deux autres volumes - dont l’un contient plus de soixante-dix planches - sont consacrés aux feuilles présentées par Letrosne à de nombreux concours d’émulation proposés par l’école des Beaux-Arts, entre 1886 et 1893. Ils contiennent aussi les travaux qu’il proposa aux concours Rougevin, en 1891 et 1892, et Godebœuf, en 1891 et 1893, et plusieurs esquisses pour ses essais du Prix de Rome.
Le plus grand des albums est réservé à deux séries importantes : son concours du diplôme, qui étudie, en dix-huit planches, un “phare lumineux et sonore” ; et un projet pour le pavillon de la Guerre, destiné à l’Exposition universelle de 1900. Certains de ces dessins sont si grands qu’ils ont dû être pliés plusieurs fois : la coupe du phare, entre autres, ne mesure pas moins de quatre mètres ! Dans une photographie du bureau de Letrosne, au 1 bis, rue d’Offémont, il exposait d’ailleurs l’élévation de ce projet, dont il semble donc avoir été particulièrement fier. Mais, ne figurant pas dans l’album, il semble qu’elle doive aujourd’hui être considérée comme perdue.
Un dernier volume regroupe de véritables projets de construction, tous datables entre l’obtention du diplôme et l’année 1900. On y trouve ainsi d’autres dessins pour le pavillon de la Guerre de l’exposition de 1900, deux Monuments aux Morts - relatifs à la guerre de 1870 - pour les villes de La Rochelle et de Melun, un projet pour l’hôtel de ville de Creil-sur-Oise (de mars 1895), un autre pour une école maternelle et justice de paix à Neuilly-sur-Seine (de décembre 1895), une caserne de sapeurs-pompiers pour le XVIIe arrondissement de Paris (1896), et quelques feuilles pour le concours de la Caisse d’Epargne de Graulhet (malheureusement non datées). La plus intéressante surprise fut d’y trouver l’envoi de Letrosne au concours, ouvert en juin 1899, pour les entrées du métropolitain, alors en construction. Aucun de ces travaux ne fut primé et ils ne furent donc pas réalisés. Mais ils montrent l’importante énergie d’un jeune diplômé qui, comme tous ses confrères, se soumettait alors de bonne grâce à l’exercice nécessaire, mais fastidieux (et hasardeux), du concours public.



Tous ces dessins permettent de considérer, sur près de neuf années, tout ce qu’un jeune architecte était capable de faire, du paysage rapidement esquissé jusqu’au projet minutieusement détaillé, en passant par des études très complexes et techniques, des croquis, des épures. Surtout, pendant cette assez longue période, on constate que Letrosne apprit à manier l’aquarelle qui, encore assez terne en 1886 - dans sa pittoresque “laiterie dans un parc” -, devint progressivement de plus en plus flamboyante. Ses compositions deviennent ainsi très virtuoses et magnifiquement originales : ici, il associe un très amusant projet d’ascenseur avec le torse d’une femme nue, qui constitue un détail de sa décoration ; là, une jolie ombrelle, d’un rouge presque violent, sert de fond à un “restaurant dans une île”, où des taches très volontaires participent à la composition d’une façon particulièrement heureuse. Ailleurs, il agrémente ses dessins de draperies baroques, comme dans son projet de “lustre électrique”, pour le concours Rougevin de 1891. Car ses compositions, elles aussi, deviennent très inventives : ses façades s’accompagnent souvent, de façon très divertissantes, de ces petits plans austères - mais indispensables à l’exercice -, ingénieusement répartis dans les angles.
Il n’y a rien de particulier à dire sur les sujets de ces petites compétitions internes. Tombeaux pittoresques, palais sur des escarpements rocheux, bâtiments utilitaires aux fonctions les plus diverses, intérieurs grandioses de cathédrales imaginaires... Les dessins de Letrosne offrent un résumé exemplaire de ces exercices qu’on imposaient aux jeunes gens, sur les thèmes les plus divers, parfois charmants, souvent luxueux, par moments d’un pittoresque involontairement amusant, tant on se plaisait à leur imaginer constamment des temples ou des ambassades dans des environnements compliqués ou improbables. Mais nous étions là à une époque exceptionnellement brillante, dans le domaine de l’aquarelle d’architecture, qui nous a donné des petites merveilles de poésie et de fantaisie. Dans ce domaine, Letrosne n’a probablement pas été le plus talentueux et le plus inventif de sa génération, mais il se plut malgré tout à combattre le naturel réservé de son caractère pour “enlever” quelques ravissantes aquarelles. Malheureusement, cette façon de présenter les travaux d’école allait très rapidement connaître un frein sévère et, bien avant la Première Guerre mondiale, on vit les élèves revenir à des pratiques beaucoup plus sérieuses. Sans doute y avait-il eu trop d’excès dans la recherche du décoratif et de le l’accessoire ! Car on constate que cet art très original de la mise en page disparut progressivement par la suite, privant ainsi le dessin d’architecture d’un charme poétique indéniable, pour le cantonner dans un rôle purement technique et pédagogique. Aujourd’hui, les ordinateurs ont très largement remplacé le dessin dans la conception des édifices ; et il va sans dire que les plans ne sont plus du tout agrémentés de ces petits détails totalement inutiles et pittoresques, qui apportaient aux projets des années 1890 une note insolite ou amusante.











Mais, au temps de la jeunesse de Letrosne, on demandait à l’architecture d’être plus inventive, originale et colorée, et aux architectes d’être des artistes très complets. Il s’agissait donc pour eux de se montrer aussi bons peintres que traceurs de plans ! Néanmoins, ses dessins montrent qu’à l’occasion de véritables concours publics, ombrelles, masques, lyres et autres draperies disparaissaient comme par enchantement. Ses plans reprenaient alors une apparence sérieuse. Ainsi, dans ses projets pour les édicules du métropolitain, l’espace de la feuille n’est plus agrémenté de petits détails charmants, ni même par l’évocation sommaire d’un environnement urbain. La rigueur de sa réflexion n’empêcha pourtant pas le jeune homme, comme tous les autres concurrents, de se voir refusé. Certes, il y eut bien un lauréat, Henri Duray, mais son projet - à peine meilleur que celui de Letrosne - ne fut pas exécuté. Car le concours fut ouvertement considéré comme décevant : les concurrents avaient accumulé les chalets, maisonnettes et autres petites bonbonnières, là où on attendait de l’invention et de la modernité. On connaît aujourd’hui la suite de cette histoire, puisque la commande échut finalement, et directement, à Hector Guimard... qui n’avait pas participé à la compétition. Et il est vrai qu’il eut l’intelligence d’imaginer ses édicules sans vouloir en faire des maisons de fantaisie, telles qu’on les dessinait alors, et depuis plus de vingt ans, à l’école des Beaux-Arts... Mais ceci est une autre histoire, et pour un autre jour...

5 commentaires:

Anonyme a dit…

Je serais très interessé à partager votre connaissance de la maison personnelle de Charles Letrosne, le Val Martin.

En fait cettte maison se trouve sur le territoire de la commune de Saint Nom la Breteche, et mon frêre, qui en est l'actuel propriétaire cherche à reconstituer l'histoire de la maison.

J'en profite pour vous féliciter pour votre blog, et sa documentation sur l'Art Nouveau à Paris et ailleurs....

Merci d'avance... et cordialement.

Le mateur de nouilles a dit…

Lorsque j'aurai un moment, je ferai un petit article sur Val Martin, que j'ai visité sous la houlette attentive et passionnée de la fille de Charles Letrosne. Et j'ai peu en photographier les principaux espaces, avec leurs papiers peints d'origine et leurs couleurs très... 1925.
Le mail du blog ("lemateur.denouilles@laposte.net") permet de communiquer plus facilement. Je serais ravi de parler de cette maison avec vous.

Anonyme a dit…

Je cite:
Je serais très intéressé à partager votre connaissance de la maison personnelle de Charles Letrosne, le Val Martin.
Moi aussi, et pour cause!

M.Letronne

Le mateur de nouilles a dit…

Il va donc me falloir écrire quelque chose sur cette asssez fascinante maison... Un peu de patience... Je le ferai, promis

Anonyme a dit…

De façon très inattendue, la réunifications des ascendances est en cours: il se pourrait que l'on y parviennent.
C'est un travail titanesque, qui, dans l'avenir pourrait réunir, en bloc, toutes les "lignées" Letrosne, Letronne et énièmes variantes.
Charles est, indéniablement, une brique de l'édifice.
Reste a charpenter tout cela (j'en ai les compétences mais les moyens)
Mais, désormais, une équipe, constituée, peut y aboutir.
Un défit dont je suis l'initiateur.
Je suis joignable ici, si intérêt:
michel.letronne@free.fr
Charles mérite une attention toute particulière, de par ces origines.
Cordialement