vendredi 22 juin 2007

59 avenue Raymond-Poincaré (16e arrondissement)


A quelques mètres l’un de l’autre sont les premiers édifices importants de deux architectes parisiens portant le même prénom : l’immeuble Bail, de Charles Plumet (1894), dont j’ai déjà parlé à propos de la rue de Tocqueville, et l’hôtel Pauilhac, de Charles Letrosne, dont la demande de permis de construire remonte au 25 avril 1910. Le premier est une œuvre importante du proto-Art Nouveau ; le second est un chef-d’œuvre des dernières années du style 1900.
Charles Letrosne (1868-1939) est plus spécifiquement connu pour ses réalisations des années 1920 et 1930, puisqu’il fut, entre autres belles choses, l’auteur du fameux “rocher” du zoo de Vincennes. Val-Martin, sa maison personnelle, dans la vallée de Chevreuse, est un édifice qui mériterait de figurer parmi les œuvres maîtresses de l’Art Déco. Il est malheureusement resté très peu connu. Ayant eu le plaisir de visiter plusieurs fois cette étonnante demeure, sous la conduite merveilleusement sympathique et enthousiaste de la fille unique de Letrosne, je lui consacrerai certainement un jour un de mes “entr’actes”, ayant eu la chance de la photographier dans son état originel.











Malgré sa date de naissance - il avait à peine un an de moins que Guimard -, cet architecte ne se fit pas beaucoup connaître pendant toute la période antérieure à la Première Guerre mondiale. Il construisait déjà, bien entendu, mais assez peu, et dans une très grande discrétion. Sa carrière débuta donc pratiquement avec ce grand hôtel particulier, qui le fit connaître très rapidement et apporta un essor fulgurant à son activité. Il construisit alors l’immeuble de l’avenue Kléber, celui de la rue Vaneau, et surtout le temple protestant de Levallois-Perret qui restait encore, dans sa propre famille, l’œuvre la plus importante de sa première période, quelques soixante-dix ans après sa construction en 1912.

L’hôtel Pauilhac est d’une étonnante beauté, principalement à cause du soin qui fut apporté à tous ses détails. Le décor végétal de Camille Garnier, dédié à la branche et à la pomme de pin, est d’une délicatesse qui ne surprendra pas, de la part d’un sculpteur aussi délicat. Les ferronneries sont d’une grande originalité et d’une inspiration très savoureuse. La composition générale de la façade est très élégante, et même surprenante, par l’incroyable impression de hauteur qui résulte de ses très abruptes toitures, où trois étages de combles sont aménagés. Apparemment, M. Pauilhac avait une importante domesticité ! Il avait, surtout, de grandes collections d’armes pour lesquelles il demanda à Letrosne de lui construire une galerie pour les exposer dans l’hôtel.

Néanmoins, l’édifice reste assez déconcertant. D’abord parce que, très néo-gothique d’inspiration, nous le verrions plus volontiers dans une ville comme Nancy, où de pareilles pinacles se trouvent fréquemment, et où la pomme de pin fit l’objet d’un véritable culte, en matière de décoration architecturale. Ensuite parce que, à la date de 1911 - inscrite sur la façade -, l’Art Nouveau avait presque définitivement rejeté cette influence médiévale, au profit d’un classicisme, très largement généralisé autour de 1910. Mais, peut-être Letrosne s’était-il inspiré d’une autre œuvre de Charles Plumet, édifiée en 1898-1899 pour M. Schaffner, un peu plus loin dans la même rue, à l’angle de l’avenue Foch. Cet hôtel, malheureusement aujourd’hui détruit, avait été un absolu chef-d’œuvre de l’Art Nouveau gothique, et d’autant plus remarquable que Bigot y avait apporté son concours, avec des grès flammés d’une étonnante couleur jaune.
Letrosne, par la suite, sembla quelque peu oublier l’hôtel de l’actuelle avenue Raymond-Poincaré, qui faisait encore partie, à son époque, de l’avenue Malakoff. Il ne voulut plus se souvenir, dans le XVIe arrondissement, que de son immeuble de l’avenue Kléber. Nous verrons, en effet, que cet autre édifice, tout en appartenant encore à l’Art Nouveau, annonce déjà le style de l’après-guerre, qui correspondait beaucoup mieux à sa personnalité. En une année, il était donc passé d’une architecture magnifique, mais quelque peu rétrograde, à un projet beaucoup plus novateur où son véritable style se reconnaît beaucoup mieux.

8 commentaires:

P.F.Benoit a dit…

le même décor sculpté et "forgé" se retrouve sur un hôtel particulier du 30 rue de Prony dans le 17 ème arrdt. (1906, un des architectes s'appelle de Saint Maur, j'ai oublié le nom de l'autre)

Le mateur de nouilles a dit…

Le 30, rue de Prony, à l'angle de la rue d'Offémont, a été construit pour M. Rouché par Fournier de Saint-Maur et Barberis. La demande de permis a été publiée le 21 juillet 1905. Merci pour l'information... J'irai voir, c'est certain.

rlste a dit…

Le sculpteur Camille Garnier était une femme m'a t-on dit. Comment savoir ?
A t-elle, (il) fait d'autre travaux avec Ch. Letrosne ? Je connais sa participation signée sur l'immeuble d'E. Molinié au 43 rue Emile Ménié 16ème. Mais rien d'autre.
Merci pour votre passionnante étude.

Le mateur de nouilles a dit…

Cher (chère ?) Riste...
Mes souvenirs sur le sujet sont un peu ancien, mais je ne crois pas que Camille Garnier était une femme (mais je vérifierai dès demain). Ne confondez-vous pas avec une autre Camille, également sculpteur(trice) ?
Avec Letrosne, il a travaillé rue Vaneau. Mais on trouve beaucoup d'autres d'immeubles parisiens dont il est l'auteur.

Anonyme a dit…

rlste
Vu un magnifique immeuble au 2 rue Léon Vaudoyer, Paris 7ème, à l'angle de la rue Albert de Lapparent.
Architecte Leclerc et sculpteur Camille Garnier, qui a signé de son nom en entier.
La rue est retirée dans un lacis de petites voies entre les grandes avenues de Saxe et de Suffren.

Le mateur de nouilles a dit…

Sans doute, sans doute... Cet immeuble d'une taille assez conséquente est assez beau, mais n'est vraiment bien remarquable que pour le travail, toujours très probe, de Camille Garnier. Avez-vous vu, au moins, le mignon petit escargot qui enrichit le sommet d'une porte d'entrée un peu banale ? Vous le verrez peut-être bientôt, dans un nouveau florilège de détails.

Anonyme a dit…

Il me semblait que Charles Letrosne avait un fils unique et non une fille ? de plus, j'avais lu qu'il était architecte également...

Le mateur de nouilles a dit…

Il avait un fils, effectivement, qui était également architecte. Mais aussi une fille...