lundi 28 mai 2007

Entr’acte n°5 : ... à Bruxelles


Puisqu’aujourd’hui, lundi de Pentecôte, il fait froid, gris, et qu’il pleut sur Paris - comme peut-être sur la France entière -, imaginons que le soleil brille peut-être un peu plus au Nord et allons faire une petite promenade dans Bruxelles. Plus précisément dans le quartier Nord-Est, soit au-dessus du parc du Cinquantenaire, autour du charmant square Ambiorix.
La facilité aurait été de vous parler de Victor Horta, de Paul Hankar ou de Henry Van de Velde, les trois architectes qui ont profondément marqué les débuts et l’époque héroïque de l’Art Nouveau belge. La maison personnelle du premier, au 24, rue Américaine, dans le quartier de Saint-Gilles, est devenue un musée enchanteur, dont les collections s’enrichissent régulièrement de nouvelles pièces, meubles et autres objets de décoration. Mais Horta est aujourd’hui trop connu pour faire l’objet d’une visite-découverte. Intéressons-nous donc à l’un de ses plus curieux élèves, Gustave Strauven (1878-1919).
Horta eut une influence considérable sur l’architecture moderne de la capitale belge, sans doute parce que son art était plus élégant et raffiné que celui de Hankar, certainement plus audacieux, mais qui mourut trop tôt, dès 1901. Cette influence est manifeste dans l’œuvre d’un grand nombre d’architectes bruxellois, comme Paul Saintenoy, et d’autant mieux qu’il en employa plusieurs comme dessinateurs, dont Paul Vizzavona ou Gustave Strauven.
Ce dernier eut une carrière d’autant plus courte (1898-1904, pour l’essentiel) qu’il occupa une bonne partie de sa vie à mettre au point toutes sortes d’inventions, pour certaines en rapport direct avec l’architecture, mais pour d’autres avec l’automobile ou la bicyclette.

Dès sa première construction, deux petites maisons jumelles aux 148-150, rue Joseph II (1898), il donna le ton de son activité d’architecte : édifices de proportions assez modestes, pour une clientèle beaucoup moins élégante que celle de Horta, et une tendance à soigner des détails compliqués, chargés, d’une invention toujours renouvelée.
Dans ce premier travail, encore peu caractérisé, il gratifie déjà la façade de ses fameux balcons aux formes étranges, qui sont comme une signature. Mais il montre également son rejet de toute référence naturaliste à la flore et la faune dans sa décoration, qui n’est que lignes fortement rythmées, motifs abstraits, superposition et surcharge. On remarquera ainsi que tous ses décors s’appuient sur les seules lignes de force de l’architecture, ne masquant jamais le formidable talent de dessinateur qu’il avait.


Les deux maisons des 30 et 32, rue Saint-Quentin (1899) voient s’intensifier le caractère très dynamique de ses ornements, notamment dans le travail de la ferronnerie ou de la pierre sculptée, chez lui très souvent débordant. La couleur apparaît dans son travail, ainsi qu’une influence fortement flamande, avec un amusant pignon pointu, au dessin joliment irrégulier.

Mais ces édifices, tous commandés par des femmes, n’annoncent évidemment rien de ce qui allait être son chef-d’œuvre : la maison du peintre Georges de Saint-Cyr, 11, square Ambiorix (1900). Dans cet édifice d’une incroyable étroitesse - à peine quatre mètres de large ! -, Strauven débride complètement son imagination, dessinant des boiseries d’une immense fantaisie, et des ferronneries d’une virtuosité sans aucun équivalent à l’époque, menaçantes, animées d’un dynamisme échevelé, sorte d’organismes vivants en perpétuel mouvement. Le premier projet de l’architecte pour cette maison était beaucoup plus banal, avec son très haut pignon flamand et ses grandes baies assez régulières. Mais de cette première esquisse nous est restée l’idée de l’escalier extérieur, conduisant à une sorte de terrasse couverte. La maison définitive, jouant sur une extraordinaire accumulation de vides à chaque étage, attire surtout le regard par l’immense fenêtre ronde du troisième étage et la décoration métallique, surabondante, qui la domine. Le grand “œil” de Strauven aura un immense succès, et on en retrouvera la trace dans tout Bruxelles, soit directement sous la forme d’autres fenêtres rondes, soit plus allusivement comme pur élément de structure. Plusieurs fois mises en vente au cours des vingt dernières années, cette petite merveille, à la fois drôle et inquiétante, est actuellement en cours de restauration. Ceci explique l’état dans lequel j’ai dû malheureusement la photographier.



La maison construite la même année pour Edouard Van Dijck, au 85-87, boulevard Clovis, n’est pas moins étonnante. Elle est beaucoup moins connue, ce qui est bien dommage, tant sa récente rénovation la montre sous son meilleur jour. Strauven y revient à un parti apparemment plus sage, avec une jolie connotation flamande et un fort bel appareillage de briques, sauf que la travée de droite, entièrement percée de profondes terrasses, lui apporte une sympathique dissymétrie. Le travail du métal est tout aussi admirable qu’au square Ambiorix, et tout aussi inquiétant, par la présence d’un immense élément métallique qui unifie fermement les deux étages intermédiaires. La maison se termine par une délicieuse “gloriette” en bois, où il doit être bien agréable de s’asseoir pour prendre l’air.










En 1901, Strauven dessina une maison encore plus sage au 51, rue Van Campenhout. Elle se caractérise toujours par des lignes de construction fortement dessinées, les curieuses consoles de balcons - nouveau joli exercice de style - et son bel appareillage de briques blanches et rouges, ponctué d’assises en pierre bleue. La travée de gauche s’orne de vitraux, forcément dessinés par un autre artiste, qui constitue la seule véritable concession au monde réel de toute son œuvre, avec ses fleurs et ses jolis oiseaux. L’édifice propose l’une des plus belles signatures de Strauven : large, généreuse, totalement débridée : un véritablement chef-d’œuvre de graphisme Art Nouveau.

Entièrement couverte de rayures blanches, rouges et bleues, chacune d’une hauteur totalement irrégulière, la maison du 4, rue de l’Abdication (1902) fut construite sur un principe similaire, mais avec encore plus de sobriété. L’architecte y réalisa l’essentiel du décor avec les formes très variées de toutes les ouvertures, le bel encorbellement du premier étage, le grand arc du comble.


Au 28, rue Luther, Gustave Strauven construisit enfin sa propre maison. Elle est encore moins large que celle du square Ambiorix : un véritable record ! L’édifice amuse toujours le regard, avec d’étonnants creusements du mur de façade, une grille compliquée, de jolies consoles de balcon. Mais ici, l’architecte n’a pas pu dessiner une composition dissymétrique, compte tenu de l’étroitesse de la parcelle. Il a compensé ce handicap en jouant magnifiquement avec la couleur, bleue et jaune, des briques vernissées dont cette façade est recouverte.

De façon très surprenante, cette maison vient presque clore la carrière d’architecte de son auteur, qui ne construira plus guère d’œuvres importantes par la suite. Les seuls édifices postérieurs que le quartier Nord-Est conserve de Strauven appartiennent à la série de ses “maisons de commerce”, d’une curieuse abondance, qui furent toutes édifiées sur la chaussée de Louvain, entre 1901 et 1904. Pour être précis : aux n°235, 237-239, 282-284, 229, 231, 332-334 (pour les citer dans l’ordre chronologique). Il s’agit évidemment d’une architecture populaire, très simple et purement fonctionnelle. Les considérations artistiques y sont limitées à quelques infimes détails, comme en témoigne ma photo des n°229-231. Mais cette dimension sociale de l’architecture de Strauven apparaît particulièrement intéressante. Est-elle en contradiction avec les maisons un peu délirantes qu’il construisit dans des rues un peu plus bourgeoisement fréquentées ? Pas si sûr, tant Strauven s’est toujours refusé à construire des immeubles imposants en pierre de taille, et à les décorer de bouquets de fleurettes, charmantes et niaises. Son manque de concession aux “grands styles”, alors autant prisés en Belgique qu’en France, en fait un architecte surprenant. Le comparer à Jules Lavirotte ne serait pas déplacé, tant il semble partager avec lui une véritable originalité dans une décoration souvent débridée, exubérante, tourmentée, presque folle. Mais la comparaison s’arrête là, tant les moyens employés sont diamétralement opposés.
Pendant la Première Guerre mondiale, Strauven s’engagea volontairement. C’est à l’hôpital militaire de Faverges, en Haute-Savoie, qu’il mourut, le 19 mars 1919, à l’âge de quarante et un ans.
Pour ceux qui auraient malgré tout préféré lire quelque chose sur le grand Horta, ils pourront toujours aller voir les hôtels Van Eetvelde, sur l'avenue Palmerston, à quelques centaines de mètres du square Ambiorix. Ils y verront deux maisons... pour le prix d'une seule !

2 commentaires:

Anonyme a dit…

bonjour,

je cherche des renseignements sur un architecte nommé Gombeau qui exerca à Paris dans les années 1900-1910 dans une manière d'art nouveau. Cela vous évoque-t-il quelque chose ?

bien à vous

Le mateur de nouilles a dit…

Je répondrai, d'ici peu, à ce message, dont l'auteur s'est entre-temps fait connaître. Je consacrerai un article à Gombeau et à son bel immeuble du 29, rue Guyton-de-Morveau. Grâce à ce généreux correspondant, qui m'en a fait de belles photos, on pourra en même temps découvrir la très singulière maison qu'il édifia au Touquet !