mardi 1 mai 2007

29 avenue Rapp (7e arrondissement)


Le 29 avenue Rapp, construit par Jules Lavirotte entre 1900 et 1901, est certainement, avec le Castel Béranger et les entrées de métro de Guimard, une sorte de symbole emblématique de l'Art Nouveau parisien. C'est toujours avec un vrai régal qu'on guette la première expression des curieux qui le découvrent. Et ceux qui viennent l'admirer en croyant le connaître, dont je suis, sont systématiquement surpris de le trouver encore plus extraordinaire que dans leur souvenir... Cet immeuble, dans son désordre architectural, dans sa démesure ornementale, dans sa luxuriance colorée, provoque à chaque fois une émotion inédite, très surprenante.
On a dit et écrit beaucoup de choses sur cet édifice. Et beaucoup de bêtises ! La principale concerne peut-être son commanditaire, que la tradition dit être Alexandre Bigot, le créateur de l'immense mur de grès flammé qui recouvre entièrement la façade. Et le panneau historique qui jouxte la construction le rappelle à nouveau. Les "pelles à tartes" sont pourtant généralement bien documentées. Qu'en est-il donc ? La demande de permis de construire, du 30 octobre 1899, est pourtant très claire : elle a été déposée par Ch. Combes et Lavirotte. Le premier homme est certainement un associé financier ; le second n'est autre que l'architecte, alors domicilié au 134 rue de Grenelle, qui s'installera plus tard dans le petit square Rapp, plutôt que dans cet immense édifice cossu, d'un rapport économique plus conséquent. Il apparaît ainsi évident que le seul véritable propriétaire était Lavirotte, qui utilisa ici la troisième partie de la parcelle triangulaire de Mme de Montessuy, où il avait précédemment édifié l'hôtel de la rue Sédillot et l'immeuble du square Rapp. La légende d'une maison publicitaire, destinée à promouvoir les céramiques architecturales de Bigot, s'écroule donc d'un coup, même si l'immeuble lui permit, évidemment, d'assurer sa solide réputation dans la domaine de la décoration urbaine : les vertus de solidité et de salubrité du grès flammé y sont encore constamment vérifiées (1).
La prouesse technique, qui permit de réaliser ici le premier immeuble entièrement en couleurs, n'échappa pas au jury du Concours de façades de la ville de Paris qui, en 1901, attribua une prime à cette réalisation, tout en émettant malgré tout de solides réserves sur le style et l'outrance de sa décoration.




















Car nous sommes en présence d'un véritable catalogue de modèles : fleurs, animaux, personnages, motifs stylisés, tout ce qu'il était alors possible d'imaginer sur une façade d'immeuble est ici présent. Encore une fois, l'architecte invente un véritable bric-à-brac, mais en faisant plus volontiers appel à des civilisations lointaines et mystérieuses, tant dans l'espace que dans le temps. Pourtant, au milieu de cette incroyable accumulation, soulignée par des verts, des bleus et des bruns d'une sombre densité, émerge soudain une calme et ravissante élégante contemporaine - probablement un portrait de Mme Lavirotte, qui était artiste-peintre -, portant un renard autour du cou comme si elle sortait pour aller au spectacle... mais entre une Eve triomphante et provocante et un Adam douloureux et repentant. Nul doute que ce dessus-de-porte ait un sens autobiographique à peine déguisé, où la femme semble triompher presque sans gloire.





















La littérature consacrée à cette maison a abondamment évoqué son caractère érotique. Non sans raison, si on regarde attentivement le dessin de la porte d'entrée, aux détails facilement suggestifs, dont la poignée en forme de "lézard" évoque une des métaphores alors très populaires pour désigner le pénis. Cette allusion phallique apparaît jusque dans le plan du rez-de-chaussée, dont le dessin du corridor et de la cour suggère ouvertement la forme d'un membre viril.
Chacun est libre d'aller chercher, parmi tous les détails sculptés, d'autres allusions sexuelles, tant féminines (les scarabées) que masculines (les têtes de taureaux), que l'architecte se sera plu à inclure dans son décor. Mais qu'on n'aille rien en conclure de définitif sur les phantasmes intimes de Lavirotte : son immeuble suggère en même temps tout l'humour avec lequel il faut le regarder, et les limites qu'on doit forcément donner à une analyse qui risquerait d'être trop bêtement sérieuse !











Si Alexandre Bigot fut évidemment un collaborateur précieux, et même essentiel, dans cette entreprise, le sculpteur n'eut pas un rôle moins important, même si son nom resta plus confidentiel. Car Jean-Baptiste Larrivé ne fut pas un ornemaniste ordinaire ; il allait même devenir lauréat du Prix de Rome de sculpture, en 1904 ! Son rôle dans l'entreprise explique donc qu'il ait signé, en même temps que Lavirotte, la maquette en plâtre de la porte d'entrée qui fut ensuite remise à Alexandre Bigot, pour être réalisée dans ses ateliers de Mer, dans le Loir-et-Cher. J'ai eu l'immense chance, il y a quelques années, de pouvoir acheter cette maquette, ici présentée pour la première fois. Elle avait malheureusement été recouverte d'un badigeon doré, sans doute pour masquer quelques éclats disgracieux, mais cette opération lui permit d'être sauvée. Heureusement, la véritable couleur, d'un joli vert d'eau, apparaît par endroits.
Récemment, un autre exemplaire du même objet, en plâtre blanc, fut proposé à la vente par un antiquaire parisien, à la différence près qu'il ne comporte aucune signature. Un musée américain l'a rapidement acheté. Sans doute Bigot avait-il trouvé assez sage, compte tenu de la fragilité du matériau, d'en réaliser un ou plusieurs autres tirages. Ainsi pouvait-il s'adonner à ses essais de couleur en toute tranquillité, assuré de pouvoir disposer d'un exemplaire de remplacement en cas d'accident.

(1) Note du 15 octobre 2007 : Dans un article paru dans le numéro de "L'architecture" du 27 avril 1901, l'architecte Louis-Charles Boileau a raconté, avec sa verve bien connue et un certain enthousiasme, la visite qu'il fit chez Lavirotte, décrivant son appartement du square Rapp, et relatant sa visite complète de l'immeuble. Il profita de l'occasion pour décrire également, mais plus sommairement, le bâtiment voisin de l'avenue Rapp, alors en fin de construction. C'est donc à lui que nous devons l'information selon laquelle Alexandre Bigot aurait été propriétaire de l'édifice : "... étant entré un dimanche en flânant, avec la permission de M. Bigot, propriétaire de ce nouvel immeuble", affirmation réitérée en note à la fin de l'article. Que devons-nous donc conclure d'un texte apparemment documenté, et directement auprès des personnes concernées ? Le céramiste n'était assurément pas dans l'opération à la fin de l'année 1899. Mais des difficultés financières ont peut-être conduit à lui vendre l'immeuble, avant même son achèvement. Le décor en grès cérame était donc peut-être, à l'origine, d'une importance aussi mesurée que dans le square Rapp. Mais le nouveau statut du bâtiment, comme propriété d'un céramiste commençant alors une brillante carrière dans le décor architectural, conduisit sans doute à donner plus d'importance à un matériau neuf, solide, coloré et d'un entretien très facile. Les deux artistes finirent par en faire un très brillant tour de force technique, doublé d'une évidente fonction publicitaire.

3 commentaires:

thbz a dit…

Incroyable de trouver sur votre blog autant de détails sur cet immeuble, ainsi que sur des dizaines d'autres que je remarque (ou que je ne remarque pas) dans les rues de Paris. J'ai découvert le 29, avenue Rapp dans un livre sur l'architecture parisienne il y a quelques années. Je le montre de temps en temps à des amis.

Aurait-on, aujourd'hui, la liberté de représenter ainsi sur une porte d'entrée un phallus de deux mètres de haut ? Mais peut-être les habitants ne s'en rendent-ils même pas compte...

Passante a dit…

Permettez-moi, Monsieur, de vous féliciter pour la tenue et la richesse de votre site où je me réjouis de trouver illustrations et explications plus qu'intéressantes.
Je consulte régulièrement votre "blog" après mes promenades nez en l'air dans Paris (ou avant) et j'ai le sentiment de marcher à votre pas dans les mêmes lieux, avec la même curiosité et le même intérêt pour tous ces trésors parisiens connus ou non.
C'est un vrai plaisir de vous lire ! Merci.

Anonyme a dit…

J'ai vu cette façade dans le film GIGI de 1949 avec Jean Tissier .