dimanche 27 mai 2007

25 bis rue Franklin (16e arrondissement)


Depuis longtemps, l’habitude a été prise de situer la naissance de l’architecture contemporaine à partir d’un seul immeuble : le 25 bis, rue Franklin, construit par les frères Perret. Si tel est bien le cas, cette naissance aurait donc une date très précise : le 23 mai 1903, jour de la publication de la demande de permis, déposée par C. Perret et ses fils, demeurant alors 43, rue du Rocher.
Il est certain que, dans l’ombre de l’ancien palais du Trocadéro, un tel édifice - dont les architectes étaient aussi les propriétaires - avait de quoi surprendre les contemporains : lignes droites, enfoncement de la façade, ménageant des travées de balcons et d’encorbellements tout à fait originales, ferronneries d’une sobriété volontairement indigente... Certes, la façade est abondamment couverte de panneaux de grès, mais Alexandre Bigot réalisa un décor extrêmement stylisé, d’un chromatisme limité, diamétralement opposé à tout ce qu’il réalisait alors pour d’autres architectes, comme Lavirotte ou Bocage. Par endroits, ses grès se limitent d’ailleurs à des lignes de ronds, ressemblant à de curieux boutons, ou à des frises d’écailles.










Nous sommes ici très loin de ce que les Perret avaient réalisé avenue de Wagram. Là où la façade ondulait, nous n’avons plus que des angles droits ; là où un décor végétal naturaliste montait à l’assaut des étages supérieurs, nous n’avons plus qu’un revêtement simple, à la limite de l’abstraction, composé de tapis de feuilles peu caractérisées, avec des ronds et des perles pour meubler les interstices. Les portes d’entrée, quoique assez monumentales, sont d’une grande austérité. Seule concession aux grâces de l’époque : de plaisantes grenades éclatées, servant de pendeloques aux deux auvents protégeant les deux accès à l’immeuble. On remarquera au passage, au-dessus de la porte de service, un curieux panneau de briques de verre, fabriqué par le même Falconnier qui avait orné le mur mitoyen des deux escaliers de l’aile principale du Castel Béranger de Guimard.
Les frères Perret ont très sciemment évité de donner à leur bâtiment l’apparence d’une “maison de rapport”, comme on appelait alors les immeubles d’habitation. Et pour mieux marquer la nouveauté de leur intention, ils l’ont projeté dans un quartier déjà très élégant de la capitale. Leur œuvre ressemble donc beaucoup plus à un édifice commercial, où on imaginerait plus volontiers des bureaux que des appartements. Néanmoins, la confusion n’est pas possible : leur plan très original permettait d’accroître la luminosité des espaces intérieurs et ménageait de larges balcons, des loggias, et des terrasses au premier étage et aux niveaux supérieurs, détails qui auraient été beaucoup moins utiles dans un bâtiment dévolu au seul travail.


Deux ans plus tard, ils allaient renouveler et radicaliser ce manifeste de modernité avec le célèbre garage de la rue de Ponthieu, première affirmation d’un béton armé apparent dans toute sa nudité. La façade était composée d’un plan unique, presque entièrement vitré, dont le seul ornement était une immense rosace centrale, au graphisme d’une sévère sobriété. A quelques mètres des Champs-Elysées, un tel édifice ne pouvait apparaître que comme une provocation. Il l’était d’ailleurs toujours, une cinquantaine d’années plus tard : dans les années 1960, une extraordinaire et vive mobilisation s’éleva pour sa sauvegarde. Malgré cette insolite levée de boucliers, la destruction scandaleuse de ce monument de l’architecture du XXe siècle ne put être évitée. Mais la polémique avait fait rage pendant plusieurs mois.
Une anecdote mérite d’être ici rapportée : Le Corbusier fréquenta l’agence des Perret pendant quelques mois, vers 1908. Dans une lettre (conservée à la Fondation Le Corbusier, à Paris), il informa son maître suisse qu’il faisait alors, avec son cousin Pierre Jeanneret, des travaux de peinture sur les murs des loggias de la rue Franklin : il y dessinait des sapins et s’en amusait beaucoup ! Il ne reste évidemment rien de ces étrangetés, mais elles nous prouvent au moins que le futur auteur de la chapelle de Ronchamp connaissait parfaitement cet immeuble, anticipation très précoce du futur mouvement Art Déco auquel il allait donner ses lettres de noblesse.

5 commentaires:

Anonyme a dit…

Ah ! les magnifiques grès de Bigot.
Voici une témoignage de sobriété de cet homme qui savait s'éffacer derrière la créativité des architectes en s'adaptant à chaque exercice. Pourtant il doit bien exister un catalogue ?

Le mateur de nouilles a dit…

Je parle effectivement beaucoup d'Alexandre Bigot (1862-1927) dans le blog. C'est un des plus importants collaborateurs des architectes de l'Art Nouveau, qui appréciaient ses grès pour leur solidité, leurs couleurs, mais aussi pour la raison qu'il n'était pas nécessaire de les nettoyer.
Son œuvre est immense puis, outre les petits vases et autres objets, qu'il produisit dans son usine de Mer (Loir-et-Cher), comme n'importe quel autre céramiste, il demanda à plusieurs architectes de lui dessiner des carreaux, destinés à constituer des frises ornementales (en particulier Henri Sauvage et le belge Henry Van de Velde), aussi bien que des cheminées...
Apparemment, rien de vraiment définitif n'a été écrit sur lui, en dehors d'ouvrages généraux sur le Modern Style, ou plus spécifiques sur la céramique de cette époque-là. L'étude la plus complète à ce jour, répertoriant déjà 74 édifices où il aurait collaboré - ils sont évidemment bien plus nombreux -, fut écrite par Gerhard Dietrich. Elle a été publiée, en allemand, par la revue Keramos, qui lui a consacré l'intégralité de son n°97, en 1982.

Mohamed a dit…

Merci de partager ces informations et ces anecdotes.

Jules a dit…

J'aimerais savoir où as-tu trouvé toutes ces info sur le 25 bis rue franklin? Je suis en archi et j'ai une étude à faire sur ce bâtiment...

Le mateur de nouilles a dit…

Je pense, cher Jules, que la littérature sur le 25 bis rue Franklin est suffisamment abondante pour ne pas avoir à la chercher trop loin. Et pourquoi ne pas la trouver dans une nomographie sur Auguste Perret, tout simplement ? Vous devriez y arriver, selon les bibliothèques dont vous disposez (mais tous les livres se répètent un peu, plus ou moins).