vendredi 18 mai 2007

24 place Etienne-Pernet et rue de l’Eglise (15e arrondissement)


Délirant, hallucinant, excentrique... tous les adjectifs susceptibles d’évoquer la démesure et l’outrance sont autorisés pour qualifier cet incroyable immeuble d’angle, très divertissant, et pourtant tellement incongru dans un environnement urbain d’une sagesse bien ordinaire. S'agit-il d'un gâteau débordant de crème Chantilly ? D'une montagne de guimauve ? Il se caractérise essentiellement, en effet, par son décor sculpté envahissant, en grande partie d’inspiration florale, qui se répand en généreuses courbes et contre-courbes caractéristiques de l’Art Nouveau, mais débordantes et abusivement compliquées, jusqu'à devenir inquiétantes pour le passant effrayé. Du moins l'était-il certainement au début du XXe siècle, tant il devait être peu habitué à une décoration aussi... moderne ! A lui seul, cet édifice pourrait justifier le terme de “nouille”, parfois méchamment appliqué à l’architecture de cette époque, pour le caractère presque “comestible” de cette sorte de pâtisserie dégoulinante.


Néanmoins, il ne faudrait pas se méprendre. La structure de l’édifice reste traditionnelle, et le décor ne sert qu’à déguiser des lignes bien droites et des alignements réguliers. La surprenante et célèbre porte d’entrée, pour ne prendre qu’un exemple, n’est rien d’autre qu’un habillage joliment tourmenté, entourant d’une façon très habile une ouverture sans originalité particulière.
Alfred Wagon n’est aujourd’hui connu que pour cet immeuble, commandé par M. Dulac en 1905 - la demande de permis de construire fut publiée le 25 avril -, mais il semble avoir été amplement suffisant pour lui apporter cette célébrité qu'il connaît aujourd'hui auprès des amateurs d'Art Nouveau. Domicilié 311, rue de Vaugirard, Wagon était alors particulièrement actif dans les 7e, 14e et 15e arrondissements, mais avec une banalité plus ordinaire qui lui était sans doute beaucoup plus naturelle.












S’il était nécessaire de trouver un équivalent à son incroyable construction, ce n’est pas à Paris qu’il faudrait le chercher, ni même en France, mais plutôt en Italie ou en Espagne. Cet art de l’excès, foncièrement latin, se rencontre en effet de plus en plus rarement, au fur et à mesure qu’on s’éleve vers le Nord de l’Europe. Il n’y a qu’à jeter un coup d’œil dans le vestibule de notre immeuble : le dessin des boiseries et des stucs - sur les murs et jusque sur le plafond - trahissent la même influence méridionale, donnant l’insolite impression d’être dans un quartier populaire de Barcelone, plutôt que dans un coin assez bourgeois d'un arrondissement de Paris.
On l’aura compris : le chef-d’œuvre de Wagon apparaît comme une sorte d’amusante incongruité dans le paysage parisien. On ne s'étonnera donc pas du silence de la presse artistique contemporaine, qui s’est refusée à en faire la publicité.

7 commentaires:

Anonyme a dit…

mateur de nouilles?
Comme ce cuisinier qui secoue les nouilles? Celui qui coupe des nouilles au sécateur? Ou celui qui sait que les nouilles cuisent au jus de cane.
Les meilleures sont celles qui accompagnent ta daube....

d'un ancien de l'école des Mines de Paris (attention, le Pont va Casser)

Le mateur de nouilles a dit…

Comprendrez-vous que mes amis - car c'est forcément un ami, pour savoir que je cuisine si bien la daube ! - disent parfois des choses si étranges que je n'arrive même pas à les identifier ? Le commentaire de celui-ci, assez rigolo, n'a strictement aucun rapport avec le sujet... mais j'y réponds pour lui dire que je ne sais toujours pas qui il est !

brnouveau a dit…

je decouvre le site avec grand interet
je suis à la recherche des immeubles Art nouveau de paris afin de pouvoir agrémenter mes ballades dans Paris
existe t'il une liste de ces immeubles?
ou trouver lesinformations

Le mateur de nouilles a dit…

Cher brnouveau,
Il existe, bien évidemment, des ouvrages consacrés à l'Art Nouveau parisien. L'un des plus complets, mais qui est déjà un peu ancien, est "Paris 1900", plus tard réédité sous le titre "Paris Art Nouveau". Malheureusement, les images en couleurs n'y sont pas très nombreuses. On trouve aussi un joli ouvrage sur la céramique architecturale parisienne, fort complet, et abondamment illustré.
Sinon, il suffit de marcher, de lever le nez (comme je le fais moi-même) et de découvrir les choses naturellement, au gré du hasard. De l'Art Nouveau, il y en a dans tous les quartiers. Principalement dans les quartiers ouest, mais pas seulement.
Sinon, soyez un peu patient. Au fur et à mesure, le blog vous aidera à découvrir l'essentiel de ce qu'il y a à voir dans notre belle capitale. Finalement, un peu de temps en temps, n'est-ce pas mieux que tout d'un seul coup ?

Philippe BERTHELOT a dit…

Art Nouveau, Style Nouille .... et dans ce cas, plutôt art floral : chaque balustre, chaque fenêtre et chaque balcon est différent !!!

J'en ai pris des photos de cet immeuble...

Il faut dire que j'ai eu la chance d'y habiter et d'entendre la genèse de son histoire par ma grand-mêre, Marguerite DULAC, fille de ce Dulac qui fit construire le "24".
Elle me racontait mon arrière grand-père, boulanger patissier réussissant à construire cette folie.
Elle me racontait les maraîchers de la plaine de Vaugirard et le garage des fiacres à l'arrière de l'immeuble...
Merci de ce texte et de ces photos

Le mateur de nouilles a dit…

Merci à vous, cher arrière-petit-fils de M. Dulac !
C'est toujours émouvant de recueillir quelques bribes d'une vérité si lointaine (et pourtant si proche : cette époque n'est pas encore trop éloignée de nous !). Existerait-il, dans votre famille, quelques images anciennes de l'intérieur de l'appartement de ce sympathique et audacieux commanditaire ? Aurait-on même conservé une photographie de lui ? Les architectes, ici, sont à l'honneur. Mais on pourrait, parfois, faire une meilleure place à leurs clients... En tout cas, ce ne serait que justice.

Sarah a dit…

C'est tout à fait magnifique, ce bâtiment, tellement 'Guimard' dans son style et sens d'humour...je l'adore... please, please, est-ce que vous me permettez d'utiliser votre photo pour mon blog où je fais une poste sur dessus?

Ca fait des mois que je cherchais le nom de l'architecte qui n'est pas sculpté sur la facade quelqepart...finalement, j'ai rencontré un homme dans l'entrée en train de restorer le magnifique sol en mozaîque qui m'a raconté l'histoire un peu...et m'a suggéré de faire un peu de recherche sur la Villa Majorelle à Nancy...le connaissez-vous?
Vous pouvez trouver mon blog à http://backinparis.canalblog.com
Bien à vous - et votre blog est vraiment magnifique. Bravo!
Sarah