mercredi 9 mai 2007

14 rue La Fontaine (16e arrondissement)


D'un côté, nous avons Mme veuve Fournier, désireuse de placer son capital dans la pierre. De l'autre, un jeune architecte de moins de trente ans, encore inconnu mais déjà bien introduit dans les milieux catholiques d'Auteuil : Hector Guimard. En 1894, il n'avait guère construit que quelques maisons, dans un style encore très indéterminé, mais qui trahissait déjà un goût pour le pittoresque, la couleur, la variété dans le choix des matériaux et l'agencement des volumes. Mais enfin... pas de quoi déjà crier au génie !
Le permis de construire fut demandé deux fois, d'abord le 19 février 1895, puis le 27 juin suivant. Guimard était alors domicilié au 64 boulevard Exelmans. Pendant ces quelques mois, le projet prit probablement une soudaine importance, et on peut supposer que l'architecte parvint à persuader sa commanditaire de la rentabilité de propositions plus ambitieuses.
Le Castel Béranger allait naître. Mais si les plans de ce printemps 1895, conservés aux Archives de Paris, proposaient déjà le vaste complexe immobilier que nous connaissons - trois corps de bâtiment ramassés autour d'une cour étroite -, ils n'apportaient aucune nouveauté décorative. Ambitieux, certes, mais dans un style en parfaite continuité avec ce qu'il avait précédemment construit dans le quartier, rue Boileau ou rue Chardon-Lagache.
Le voyage de Guimard en Belgique, à l'été 1895, est considéré à juste titre comme une sorte de "chemin de Damas". A Bruxelles, il rencontra un jeune architecte novateur, Paul Hankar, qui fut certainement son intermédiaire auprès de Victor Horta, alors totalement inconnu, mais qui élevait alors son premier chef-d'œuvre, l'hôtel Tassel.




















De retour à Paris, quelque peu emflammé par les idées de son confrère belge, Guimard commença à reprendre son projet de la rue La Fontaine pour y adapter ce qu'il pensait maintenant être la vérité d'une architecture moderne. Il ne toucha pas à la structure de son immeuble - il n'y eu donc pas de nouvelle demande de permis -, mais dépensa plus de trois années d'une incroyable énergie à en modifier tout l'habillage décoratif, dessinant vitraux, mosaïques, boutons de porte, lambris, hourdis de plafonds, cheminées.. Aucun détail n'échappa à son crayon. Grâce au fonds Guimard, aujourd'hui conservé au musée d'Orsay, on peut presque le suivre au jour le jour dans cette frénétique quête d'originalité et d'invention.
Mme Fournier avait eu raison de faire confiance à cet audacieux jeune homme : le Castel Béranger, exploitant au mieux les possibilités du terrain, lui fut d'un très bon rapport. Il était pourtant destiné à une population populaire, dans un quartier encore très excentré, où on comptait bien plus de dépôts de charbon et de fer que d'hôtels bourgeois. Auteuil a bien changé, en un siècle ! En même temps, et grâce au nombre assez considérable d'appartements - sans compter les six ateliers -, il fut pour Guimard un formidable terrain d'expérimentation, lui permettant de créer des modèles en série sans provoquer de réelle inflation dans son budget.
Le résultat nous émerveille encore aujourd'hui. Nous pensons pourtant avoir tout connu ! La fantaisie, l'invention, la couleur sont partout au rendez-vous. Les façades, mariant avec bonheur la pierre de taille, la brique et la meulière, sont animées de grès bleus, de motifs en fonte - d'étranges hippocampes et des masques, œuvres du sculpteur alsacien Ringel d'Illzach, qu'on dit parfois être des portraits de Guimard lui-même - et de ferronneries au dessin fortement rythmé. Si le bow-window d'angle évoque irrésisiblement Horta, on remarque que Guimard se détacha très vite de l'Art Nouveau belge pour trouver son propre langage décoratif. La porte d'entrée, l'un des derniers éléments dessinés pour le Castel, en est une preuve éclatante : conduisant à un inquiétant vestibule entièrement tapissé de grès Bigot évoquant presque des fonds marins, elle fut faite avec des éléments industriels, retravaillés pour être adaptés à un dessin d'une incroyable complexité. Deux colonnes surélevées animent violemment le bel arc qu'elle dessine. L'originalité de cette entrée allait connaître un grand succès (voir mes articles sur la rue de Capri et la rue Sédillot...), jusqu'à une imitation amusante - mais ratée -... à Nancy, restée malheureusement anonyme.


L'architecte exploita astucieusement le succès de son immeuble, achevé en 1898 - il obtint alors une prime au premier Concours de façades de la ville de Paris - en organisant une conférence dans les salons du Figaro, où il fit une conférence célèbre, puis en publiant un luxueux album où sont reproduits les moindres détails de sa décoration.
Il suffit d'aller rue La Fontaine pour comprendre l'incroyable succès du Castel Béranger, considéré à juste titre comme l'œuvre fondatrice de l'Art Nouveau parisien ! C'est, véritablement, le grand rendez-vous des amoureux de l'architecture. Pas un jour sans qu'on vienne le visiter, et très souvent par groupes entiers. Allez-y, vous n'y serez pas longtemps seuls ! Pourtant, l'immeuble fut plusieurs fois menacé, pendant les années 1990, par des projets immobiliers, pour certains très inquiétants. Il est aujourd'hui entièrement restauré, et plusieurs modèles ont été recréés à cette occasion, notamment pour compléter sa vitrerie et sa quincaillerie.

2 commentaires:

Vincenttheone a dit…

Salut ! Je viens de publier un énorme article sur l'intérieur du Castel Béranger, avec 40 photos :

http://vincentthe2.blogspot.com/2007/04/castel-branger-2.html

Et c'est l'un des commentateurs qui m'a donné cette adresse (je pense d'ailleurs que je vais faire le lien pour de bon). En tout cas, bravo pour le boulot !!!

Le mateur de nouilles a dit…

En effet, j'ai été voir votre bel article, rempli de bien jolies et intéressantes photos. J'ai omis, alors - pardonnez-moi - d'y laisser quelques mots aimables et vraiment pensés. Mais j'invite tous les amis de "Paris 1900" à aller y faire un tour ; ce ne sera vraiment pas du temps perdu.