jeudi 17 mai 2007

122 avenue Mozart (16 arrondissement)


Le 17 février 1909, Hector Guimard épousa Adeline Oppenheim, une artiste-peintre fille d’un (riche) banquier américain, de six ans sa cadette. Pour marquer cette nouvelle situation, l’architecte entreprit la construction d’un hôtel particulier, dans la manière classique qu’il avait récemment adoptée, un art moins agressivement médiéval et plus bourgeoisement inspiré par le grand style du XVIIIe siècle. Il en fit publier la demande de permis, dès le 14 juin 1909.
La parcelle est ingrate, étroite et triangulaire. Mais Guimard en profita pour réaliser un chef-d'œuvre d'architecture, une extraordinaire figure de style, ménageant deux vastes salles à chaque étage, et reléguant astucieusement les dégagements et les pièces annexes dans les espaces restés libres. Ici, pas d’escalier principal, trop coûteux en mètres-carrés, mais un ascenseur entièrement couvert de miroirs - aujourd’hui disparu - qui fit l’admiration de ses visiteurs !


Le rez-de-chaussée permit le déplacement de l’agence de Guimard, geste très symbolique d’une nouvelle époque. Au premier étage se trouvaient les deux pièces de réception, ovales : le grand salon et la salle à manger. Une seule chambre au niveau suivant, aux angles arrondis, ainsi qu'une "roberie" pour Madame et une pièce pour les "habits de Mr. Guimard". Au troisième étage était l'atelier d'Adeline et une chambre d'ami. Quant au comble, il contenait trois chambres de domestiques.
L'édifice était incroyablement meublé. Un inventaire assez précis, conservé à New York, nous assure que le couple Guimard vivait dans un lieu d'autant plus encombré qu'il était de proportions très modestes. Quelques photographies des pièces du premier étage, dans leur état d'origine, et de la chambre principale, ont été heureusement conservées ; elles confirment l'incroyable accumulation de meubles, cadres et autres sellettes qu'on pouvait y trouver, sans compter les bibelots ou la production picturale de la propriétaire !
Après la mort de l’architecte, Mme Guimard voulut offrir cette maison et tout ce qu'elle contenait, à l'Etat, puis à la ville de Paris. Mais, l'Art Nouveau connaisant alors sa longue période de purgatoire, tous deux refusèrent sans état d'âme. Quel dommage ! Nous perdîmes ainsi un ensemble très homogène de meubles de l'architecte, dont le nombre et l'homogénéité de style étaient doublés d'une qualité d'exécution exceptionnelle et d'une virtuosité sans équivalent dans le reste de sa carrière. Les musées de Nancy, de Lyon et du Petit Palais, à Paris, acceptèrent tout de même le don de quelques ensembles très significatifs (chambre et salle à manger, en particulier). Puis l'hôtel fut vendu. Il a malheureusement été divisé en appartements par la suite, ce qui altéra sensiblement l'ingéniosité de ses espaces intérieurs. La belle baie en bois de l’atelier fut alors inutilement remplacée par une fenêtre beaucoup plus banale.


La pollution parisienne a beaucoup nui à cet édifice délicat, et en particulier à l’extraordinaire entourage sculpté de sa porte d’entrée, au centre duquel figure le beau monogramme de Guimard. Il s’est doucement dégradé au fil des années, jusqu’à menacer de disparaître définitivement. Heureusement, une récente restauration lui a merveilleusement rendu sa splendeur originelle.
Le vestibule est une des créations les plus agréablement poétiques de Guimard. La rampe du petit escalier est d'une magnifique invention et la décoration stuquée est des plus soignées. Le grand cadre, aujourd'hui vide, contenait autrefois un tableau d'Adeline Guimard-Oppenheim, représentant une scène de genre de style réaliste. Mais... justement... Le style général de la maison, au décor très précieux, fait immédiatement penser à une jolie petite boîte de dragées délicatement ouvragée, où aucun détail ne fut négligé, dans l'architecture comme dans la décoration intérieure. Pour avoir eu la chance de le visiter presque entièrement, j'ai eu l'étrange impression d'entrer dans la maison d'une femme des années 1910, plus que dans l'hôtel particulier d'un architecte. Adeline Guimard fut probablement l'âme de cet édifice ; il a été construit pour elle - et sans doute avec sa fortune - et lui réservait des espaces importants pour son usage personnel.

Même s’il n’entre pas dans le cadre de ce blog, je ne saurai trop vous inciter à jeter un coup d’œil à l’immeuble qui borde la villa Flore, face à l’hôtel Guimard : il est du même architecte, mais date de sa période Art Déco. Conçu au printemps 1924 pour l’industriel Michel Houyvet, il ne fut finalement réalisé qu’en 1927, à la suite de multiples tracasseries administratives. Lui aussi très étroit, mais assez long, il renonce totalement au décor sculpté, préférant jouer avec les différences de structure et d’aspect des différents matériaux. Les seuls ornements subsistant de la période Art Nouveau y sont les discrètes fontes artistiques, dont Guimard ne cessa pas de faire un usage abondant jusqu’à la fin de sa carrière.

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