mercredi 25 avril 2007

72 route de Montesson (Le Vésinet - Yvelines)


Déjà près d'une dizaine d'articles, et toujours pas un mot d'Hector Guimard ? Ceci semble devoir être réparé. Non pas immédiatement avec une de ses constructions véritablement parisiennes (pour l'essentiel dans le XVIe arrondissement), mais avec une de ses surprenantes maisons de banlieue : la villa Berthe, de 1896.
A cette date, le jeune architecte de 29 ans était déjà totalement investi dans son ambitieux chantier du Castel Béranger, 16 rue La Fontaine, à Paris ; ses rares autres projets contemporains concernaient essentiellement des aménagements intérieurs (la Bodinière et le salon de thé Melrose, dans le quartier de la gare Saint-Lazare ; la propriété Roy, à Châtillon-Coligny ; le magasin de l'armurier Coutollau à Angers). Cette maison du Vésinet constitue donc la seule œuvre architecturale véritablement importante qui fut édifiée en même temps que le Castel Béranger, soit entre 1895 et 1898.
Qui était véritablement le commanditaire, M. Noguès, alors déclaré "rentier", qui demeurait 51 boulevard Malesherbes ? A l'église Sainte-Marguerite du Vésinet, deux vitraux ont été offerts par la famille, le premier "à la mémoire de Palmyre Noguès", en 1889, le second en 1902. Par ailleurs, au moment de la récente découverte du Monument aux Morts du lycée Michelet de Vanves (réalisé par Guimard en 1920), nous nous sommes aperçus qu'un certain Roger Noguès figuraient parmi les noms inscrits sur les trois plaques de marbre. Il semble donc aujourd'hui certain que les Noguès avaient des attaches déjà anciennes avec la ville du Vésinet, et que Guimard en connut certainement un membre lorsqu'il fit quelques années d'études à Vanves, entre 1879 et 1882. Son commanditaire n'était donc pas un client fortuit, mais un parent probablement proche d'un de ses anciens camarades d'école.
La villa Berthe est une maison cossue, construite sur un vaste terrain. Elle fut, pour Guimard, une magnifique opportunité de réaliser un édifice ambitieux, et sans aucune contrainte d'espace, ce qui n'allait guère être le cas pour la plupart de ses villas ultérieures, du moins jusqu'au Castel d'Orgeval, en 1904. Pourtant, malgré de magnifiques détails, dans les parties sculptées, dans les discrètes céramiques ou dans les ferronneries - dont l'impressionnant portail ouvrant sur la propriété -, nous y sentons une imagination bridée, comme dominée par l'esprit de cette ville très bourgeoise, créée de toutes pièces sous le Second Empire. Et, de fait, on y sent l'architecte relativement peu investi, y expérimentant surtout des modèles pour le Castel Béranger, le seul ouvrage qui l'ait alors totalement intéressé. Néanmoins, il s'agissait d'un formidable terrain d'expérimentation. Et si la façade principale avoue une sagesse et une symétrie de trop bon aloi, l'élévation postérieure apparaît heureusement plus audacieuse.


















Puisqu'il est possible de trouver ailleurs, par-ci, par-là, des reportages photographiques assez significatifs sur cette élégante construction, nous n'insisterons donc que sur quelques éléments de décoration intérieure, heureusement préservés, pour certains véritablement inédits. Si les salons du rez-de-chaussée ont perdu leur décoration de 1896, l'escalier apparaît d'une sobriété astucieusement ponctuée d'éléments sculptés, qu'on allait bientôt retrouver dans la forme de certains vases, créés par Guimard en bronze ou en céramique. Comme dans beaucoup de grandes villas du Vésinet, le second étage était réservé aux enfants. Une vaste pièce centrale constituait leur pièce à vivre, tout à la fois nurserie et salle de jeux. A la Villa Berthe, cet espace a conservé ses éléments de rangements, comparables à ceux du Castel Béranger, très étonnants par leur juxtaposition dissymétrique presque arbitraire. Les plafonds et une partie des murs rampants y sont ornés de hourdis, identiques à ceux du sommet de l'escalier conduisant à la terrasse. Guimard allait les réutiliser, bien évidemment, dans son immeuble de la rue La Fontaine.
La terrasse, qui coiffe une grande partie de la maison, était un espace certainement inutile, puisque les Noguès bénéficiaient d'un assez grand jardin - où certains éléments originels ont d'alleurs été conservés, comme une fausse rocaille, le garage, la petite cabane à outils, et même les sobres murets qui ponctuent les pelouses d'un joli dessin ondulant -, mais elle a donné lieu à une création très originale, presque intime, ceinturée par de puissants garde-corps en fer forgé. Ceux-ci sont probablement ce que Guimard a créé de plus remarquable pour Le Vésinet, et leur dessin est presque ouvertement emprunté à l'Art Nouveau belge, récemment découvert lors de son voyage de 1895, mais dont il allait rapidement s'affranchir. Ils montrent, en tout cas, que le nouveau style architectural, alors en pleine gestation, ne lui fut pas immédiatement naturel. Pour en devenir un maître, Guimard dut passer par une évidente phase d'imitation et d'expérimentation, période dont cette villa est un témoignage essentiel, souvent inabouti, mais extraordinairement éloquent.

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