mercredi 28 mars 2007

6 rue du Hanovre (2e arrondissement)


Les abords immédiats de l'Opéra de Paris, construit par Charles Garnier sous le Second Empire, n'ont pas laissé beaucoup de place pour y voir se développer un peu d'Art Nouveau, puisque le quartier avait été urbanisé en même temps que l'édifice. Néanmoins, l'étroite et sombre petite rue du Hanovre cache un chef-d'oeuvre tardif du style 1900, dû à l'un de ses meilleurs représentants, Bocage. Au moment de la demande de permis de construire, le 7 janvier 1907, l'architecte était domicilié sur place, où il y avait son agence depuis de nombreuses années. Les propriétaires étaient L. et C. Hardtmutz, des industriels du crayon ; Bocage était donc tout simplement leur locataire.

Dans ce quartier d'affaires, on ne s'étonnera pas que l'édifice projeté ait été un immeuble de bureaux. Sa silhouette assez austère, heureusement animée par trois larges bow-windows, signale d'ailleurs sans complexe cette fonction sérieuse. Mais Bocage voulut en faire aussi un manifeste de son talent, acte publicitaire destiné à flatter l'agence d'architecture qui allait être réinstallée dans l'édifice après les travaux. Pour cela, il fit appel au talent du céramiste Alexandre Bigot qui créa ici une de ses oeuvres les plus singulières.


En effet, rien ne laisserait supposer, de loin, une faune et une flore marines aussi abondantes ! Pieuvres, coquillages, étoiles de mer, et une grande quantité d'algues et de plantes des bas-fonds prennent possession de tous les interstices possibles, ménagés entre les vagues japonisantes qui semblent chercher à déformer cette façade aux angles plutôt acérés. Ni l'architecte, ni le céramiste n'ont désiré colorer ces motifs d'une façon trop outrancière, leur conservant les teintes douces qu'ils ont naturellement au fond de la mer ; ainsi, toute cette décoration en grès flammés adopte une gamme limitée à l'ocre et au bleu-gris, à peine rehaussée de quelques rehauts de vert ou de rouge éteint. Certains détails ont une vraie poésie, comme ces panneaux de grès où se remarque à peine l'empreinte de quelques tentacules.












Derrière l'immense porte vitrée aux ferronneries très ouvragées, l'immeuble de bureaux de l'architecte Bocage cache un autre univers, dont l'intérêt artistique nous paraissait réclamer un petit chapitre spécifique. Là, plus d'animaux marins, plus de flore aquatique, plus de tons délavés... Car si l'immense hall est, lui aussi, entièrement recouvert de grès flammés réalisés par Alexandre Bigot, les plantes y sont nettement plus terrestres. Sur les murs, une incroyable - et presque étouffante - accumulation de feuilles, toutes identiques, n'est variée que par la couleur de chaque motif, où dominent des verts et des rouges puissants. Au plafond se développe un immense buisson de roses, aux entrelacs très compliqués.
Le céramiste a employé dans cette composition toutes les possibilités expressives du grès flammé, en utilisant les moirures et les coulures obtenues lors de la cuisson, aux effets généralement aléatoires.
Bocage a également dessiné les magnifiques rampes des escaliers qui, le long des deux murs latéraux, conduisent au premier étage. Comme sur le portail d'entrée, le lustre de ce hall, mais aussi sur les portes palières, il s'y est contraint à une très grande simplicité et à un naturalisme très stylisé, propres à mettre en valeur l'exubérance formelle et colorée des céramiques.
PS : Grâce à l'œil de lynx d'une amie historienne, spécialiste de sculpture, j'ai pu retrouver les signatures de cet immeuble, assez discrètement placées sur les différents piliers du rez-de-chaussée. Les "grès de Bigot" sont mentionnés trois fois, "A. Bocage 1908" est visible à droite du portail, et "Alaphilippe SC[ulpt]eur" à l'extrémité du bâtiment. Que justice soit donc rendue à ce dernier artiste, que nous retrouverons, avenue de Wagram, comme décorateur d'un immeuble de Jules Lavirotte...

4 commentaires:

Adam a dit…

Un des mes immeubles preferés à Paris. Il devrait être un musée aujourd'hui.

saintba a dit…

A partir de 1916, lors de la Première guerre mondiale, l'Office de Renseignements des Familles Dispersées chargée à Paris de la gestion de la correspondance entre la France libre et les départements envahis, sous l'autorité du ministère de l'Intérieur, a été installé dans cet immeuble le temps du conflit.

ELI a dit…

Je suis allée aujourd'hui pour en faire des photos. J'ai été prise à parti par un gardien, voulant m'interdire de le faire! C'est bien la première fois que cela m'arrive. J'ai tout de même fait des photos, sans vraiment comprendre en quoi cela gênait.

noumeanath a dit…

découvert la semaine dernière au hasard d'une balade. Je suis tombée en arrêt devant cet immeuble si ouvragé et perdu dans la rue...
les gardiens, très gentils m'ont expliqué qu'il appartenait au Crédit Lyonnais...et qu'il était vide.
je me demande s'il est ouvert à la visite lors des journées du patrimoine...son hall est extraordinnaire !