
Je commence aujourd’hui à publier les premières images qui m’ont été envoyées dans le cadre du jeu de cette année. J’en rappelle sommairement le principe : il suffit de prendre des images d’un édifice très surprenant (un ensemble et quelques détails), de n’importe quelle époque, de n’importe quel style et situé n’importe où sur notre belle planète et de me les adresser sur le mail du blog (dans une qualité au moins suffisante pour pouvoir être publiées, et avant la fin du mois de septembre), avec quelques renseignements utiles, comme l’adresse précise, les éventuelles inscriptions, la nature de certains matériaux...
Malgré mes recommandations prudentes, le premier “concurrent” a choisi de m’envoyer des images d’un immeuble Art Nouveau de Paris, situé à l’angle de la rue Trousseau et de la rue de Candie. Et il a bien fait, car je ne le connaissais pas ! Petit avantage supplémentaire, il a pu entrer à l’intérieur du bâtiment et photographier son vestibule très étonnant.
Si les volumes n’offrent rien de très extraordinaire, le décor sculpté qui est plaqué sur les façades vaut véritablement le détour. Dans l’ensemble, il est consacré à la fleur de tournesol, à l’exception de l’angle étroit formé par les deux rues, où on peut reconnaître des iris, et des chardons de la mosaïque de sol, dans le vestibule.
Ces motifs, à vrai dire assez communs dans le paysage parisien, sont traités avec une monumentalité qui les rend très impressionnants. Ainsi le regard est-il particulièrement attiré par l’ornementation des soubassements de balcons, constitués de frises compactes de grands tournesols, alignés avec une régularité qui leur donne un curieux aspect de dentelle. Sous le dernier balcon, ces frises sont interrompues par des fleurs encore plus gigantesques, enserrées dans une ravissante résille aux sinuosités compliquées, parfaitement représentative de l’esthétique “nouille” de l’Art Nouveau.
Une composition encore plus originale entoure la porte d’entrée, mais englobe également la fenêtre de la loge du concierge, dans un graphisme sévère et virtuose, d’une grande force décorative.
A l’intérieur, les mêmes tournesols s’élancent tout au long des murs latéraux, jusque sur le plafond, émergeant d’une nouvelle résille ornementale pareillement compliquée, et d’autant plus impressionnante que la partie basse des murs a été volontairement voulue d’une sobriété absolue. Cet effet permet d’apprécier le joli bandeau de chardons des mosaïques, agencé avec une régularité à peine perturbée par les douces inflexions des lignes d’encadrement.

Cet immeuble, d’une remarquable unité décorative, n’est malheureusement pas signé. Sans doute la modernisation des commerces du rez-de-chaussée a-t-elle entraîné, depuis un siècle, la perte d’une signature et d’une date. Que nous proposent donc les demandes de permis de construire pour combler cette lacune ? S’il n’y a rien à l’adresse exacte du 22, rue Trousseau, deux publications désignent des projets d’immeubles de six étages à l’angle de la rue de Candie. Le premier, du 22 février 1902, fut commandé par M. Leclaire à l’architecte L. Blanc. Le second, du 2 février 1905, fut dessiné par l’architecte E. Thomas pour M. Dissard. En me rendant sur place, j’ai pu remarquer que l’autre immeuble d’angle, ouvrant sur le n°2 de la rue de Candie, était bien signé par E. Thomas. Notre petite curiosité Art Nouveau ne peut donc être que l’immeuble dessiné par Blanc en 1902.
J’accompagne les images de notre sympathique internaute - du nom de P. M. - avec une ou deux de celles que j’ai pu moi-même réaliser en complément. Maintenant, il vous suffit de donner une note à sa proposition, entre 1 et 10. Le moment venu... nous ferons les totaux et les divisions... et désignerons les gagnants. Merci donc à P. M. d’avoir involontairement accepté d’essuyer les plâtres.
Et maintenant... c’est à vous !
vendredi 16 mai 2008
Jeu 2008 - Envoi n°1 : 22 rue Trousseau (11e arrondissement)
mardi 6 mai 2008
13-15 et 21 boulevard Lannes (16e arrondissement)

Les deux immeubles édifiés par Charles Plumet, en 1906, sur le boulevard Lannes, sont pratiquement jumeaux. Pourtant, ils ne sont pas mitoyens et n’ont été conçus, ni à la même époque, ni même pour un propriétaire unique.
C’est à la date du 19 octobre 1904 qu’on trouve mention du premier d’entre eux. Alors situé au n°17 bis, il allait finalement recevoir le n°21. Charles Plumet en était lui-même le propriétaire. Pour l’immeuble du n°13-15, déclaré le 30 mars 1905 plus simplement comme n°15, le commanditaire n’était autre que M. Obrecht, beau-père de l’architecte. La date de 1906 pourrait laisser transparaître une genèse assez longue, une réalisation soignée ou même, de façon plus évidente, le désir d’harmoniser ce double projet en retardant volontairement le début du premier chantier.
L’agencement général des deux édifices est rigoureusement identique, même si les travées latérales du n°13-15 comportent une fenêtre de plus qu’au n°21. Mais les ferronneries et le décor sculpté sont strictement les mêmes. Les premières ont cette sobriété qui fit tout le charme et le succès de Plumet ; le second, à la fois très diversifié, fantaisiste et répétitif, n’est malheureusement pas signé, ce que sa qualité nous fera regretter.
Pour ces deux ouvrages importants de sa grande période classique, Plumet renonça à son habituelle loggia, au profit de grande fenêtres cintrées, assurant par le cinquième étage tout le rythme des façades. Sobriété, sagesse... nous ne sommes pas très loin d’une certaine austérité. Mais, sur ce boulevard assez bourgeois, et à une époque aussi tardive, on en soulignera d’autant plus la qualité évidente.
Je laisse mes lecteurs le soin de savourer, sur place, les multiples variations réalisées autour de l’épi de maïs, plante non exclusive mais qui se signale pour son originalité, notamment sous forme de frises sous les balcons. C’est d’ailleurs ce même motif qui trône au-dessus des portes d’entrée, malheureusement d’une sagesse trop contrainte pour être totalement remarquables.
Heureusement, quelques délicieuses grisettes (et une petite fille) invitent à lever les yeux vers les fenêtres des étages supérieurs, où - “en cheveux” ou chapeautées de façon très pittoresque - elles paraissent très indifférentes au bruit d’une rue où la circulation est aujourd’hui très dense. Leurs visages se répètent d’un immeuble à l’autre, signe que cette sculpture ornementale fut pratiquement réalisée en série. Les visages sont très caractérisés ; il pourrait donc s’agir de véritables portraits. Les immeubles ayant une origine commune dans le cercle étroit de la famille de l’architecte, il se pourrait que ces femmes et cette fillette soient la représentation de membres de la famille Obrecht.
On ne saurait vraiment apprécier ces immeubles en regardant leurs seules façades principales, sur le boulevard Lannes. Malgré la qualité du travail, toujours parfait chez Plumet, elles n’offrent pas la même originalité que leurs “versos”, parfaitement visibles sur le boulevard Flandrin. Là, les murs sont en briques, la pierre étant réservée à quelques entourages de fenêtres et à des garde-corps. L’architecte s’y adonne à un effet très original de composition, qui n’est pas sans évoquer certains immeubles un peu austères des Pays-Bas, à la ligne néanmoins toujours délicate. Ici, point de décor, en dehors des fantaisies d’agencement de frontons très chantournés ou des amusantes toitures à double pente des fenêtres du premier étage de combles. Entre les deux immeubles, dont l’un est légèrement plus large que l’autre, il y a d’assez visibles différences, le n°13-15 étant traité avec un peu plus de richesse que son (presque) voisin.
12 rue Théophile-Roussel (12e arrondissement)

Voici une petite curiosité, à déguster avec gourmandise comme un joli bonbon !
Malheureusement, l’immeuble n’est pas signé. Tout ce qu’on peut en dire est qu’il est forcément postérieur à l’année 1904, date d’ouverture de cette très courte voie, située dans les abords immédiats de l’avenue Ledru-Rollin.
Pourrait-il s’agir d’un projet des architectes Charlet et Perrin, qui ont construit quelques édifices très plaisants dans le quartier ? Auquel cas, l’immeuble daterait de 1907 et aurait été construit pour M. Chossonnerie.

On ne signalera l’ensemble de la façade, malgré sa symétrie, que pour la variété des décrochements, la présence de briques vernissées, une amusante fenêtre axiale, coupant l’étage des combles. Mais c’est essentiellement son dessus de porte qui retiendra ici notre attention, avec son impressionnante tête de femme émergeant d’une glycine. Le réalisme du visage signale un évident portrait, auquel on ne reprochera qu’une expression un peu convenue. Néanmoins, la composition est belle et ne manque, ni de force, ni d’originalité. Malheureusement, le sculpteur, beaucoup plus discret que son œuvre, n’a pas daigné signer son travail. Dommage...
27-27 bis quai Anatole-France (7e arrondissement)

C’est pour les “héritiers Lazard” que Richard Bouwens van der Boijen construisit ces deux imposants immeubles. La demande de permis du premier, au n°27, fut publiée le 5 juillet 1905 ; celle du n°27 bis date du 30 mars 1906. Cette simple chronologie pourrait suffire à comprendre, d’emblée, le caractère sympathiquement disparate de ces édifices, s’ils n’étaient pas tous deux clairement datés... de 1905. On peut donc se permettre d’interpréter la seconde demande comme une régularisation administrative, l’immeuble ayant probablement déjà été achevé au moment de la publication.
Pour des édifices visibles de très loin - et même depuis la place de la Concorde -, bénéficiant en outre d’une situation prestigieuse sur le bord de la Seine, l’architecte ne pouvait évidemment pas se contenter de façades plates et ordinaires ; il avait bien trop de talent pour se cacher avec banalité dans un paysage terne. Il choisit donc de creuser la façade du n°27 et de jouer sur l’étonnante variété formelle du n°27 bis, y utilisant brillamment tout les moyens formels alors possibles : grande fenêtre en plein cintre, colonnade, bow-window, clocheton... On peut difficilement construire deux bâtiments aussi différents, dans l’ensemble comme dans le détail.

Sera-t-on déçu par la symétrie de l’immeuble le plus imposant, et par son absence presque totale de décor ? Ce serait peut-être faire injure à l’art de l’architecture que de penser qu’il a uniquement de l’intérêt dans la luxuriance des matériaux ou dans la collaboration luxuriante d’un talentueux sculpteur-ornemaniste. Si l’Art Nouveau s’est beaucoup déconsidéré par des effets un peu factices, il a heureusement su générer quelques œuvres d’une plus grande rigueur formelle. C’est parfois là que se reconnaissent les chefs-d’œuvre. Le 27, quai Anatole-France - qui faisait alors encore partie du quai d’Orsay - se singularise, en effet, par l’austérité de ses murs, à peine animés par quelques balcons, comme suspendus sur la façade. Sans doute Bouwens van der Boijen a-t-il voulu faire le contraire de ce qu’on peut voir sur l’hôtel voisin, caractérisé par ses beaux ordres classiques et ses copies d’antiques. On s’en apercevra en comparant leurs deux “murs” de clôture, creusé en son centre au n°25 et surélevé au n°27, mais pareillement ornés de fenêtres circulaires. Jouant sur l’absence presque totale de toute sculpture ornementale, Bouwens concentra sa fantaisie visuelle sur les parties hautes de son immeuble, notamment les toitures arrondies de ses deux balcons d’angle et, surtout, l’étrange tambour central, couronnant l’édifice comme une sorte de château d’eau. Probablement s’agit-il du sommet d’une magnifique cage d’escalier.
Pour les amateurs que cet Art Nouveau un peu austère rebuterait un peu, l’immeuble du 27 bis propose des grâces un peu plus conformes à l’esthétique du temps : jeu sur les matières, les formes, les ouvertures. Mais avec la rigueur à laquelle cet architecte fut toujours fidèle. Ainsi les principales céramiques du décor ressemblent - lâchons-nous et parlons “moderne” ! - à un jeté de CDs perforés, à motifs de fleurs totalement stylisées. La géométrisation de ces motifs peut être d’un très grande diversité pour les assises de chaque étage du bow-window, signe qu’il n’y a pas de règle bien définie chez Bouwens. Il s’est d’ailleurs permis d’utiliser la couleur pour les curieux auvents du rez-de-chaussée et du premier étage, rappel évident de ses origines néerlandaises. Dans le détail, ces ornements annoncent beaucoup plus l’Art Déco qu’ils ne participent à l’Art Nouveau, nouveau signe de l’originalité de cet architecte précurseur. On ne s'étonnera pas que ce revêtement de céramique vienne de la fabrique de Gentil et Bourdet qui, très tôt, a largement préfiguré l'art des années 1920 dans ses créations.
Il faut pratiquement traverser la Seine pour savourer l’ordonnancement des toitures, l’amusante gloriette sommitale et, surtout, l’immense baie demi-circulaire. Celle-ci a depuis longtemps fait la célébrité de l’édifice. Pourquoi ? Parce que ce salon est éclairé toute la nuit - du moins était-ce le cas il y a encore quelques années -, particularité qui a fait fantasmer bien des curieux et qui a même fait l’objet d’un joli échange de répliques entre Nathalie Baye et Gérard Depardieu dans le film “Rive droite - Rive gauche”. On peut toujours se donner rendez-vous, à deux heures du matin, pour vérifier si cet amusant phénomène continue toujours...
dimanche 20 avril 2008
Cadavre exquis n°2 : 53 rue du Val-d’Osne (Saint-Maurice, Val-de-Marne)

Après les “Entr’actes”, consacrés à quelques édifices intéressants de nos belles provinces et de l’étranger, après les “Documents”, permettant de vous faire partager quelques savoureux commentaires d’époque, voici une nouvelle rubrique : les “Cadavres exquis”. Disons-le d’emblée : j’aurais vraiment aimé ne jamais la créer, car le titre se suffit presque à lui-même : il s’agit d’articles consacrés à des constructions aujourd’hui disparues, mais qui ont heureusement laissé des traces visuelles avant de disparaître. Dans cette catégorie pourront entrer une grande partie de l’œuvre de Guimard, quelques-uns des édifices les plus ambitieux de Plumet, et j’ai corrigé l’intitulé de mon article sur l’hôtel d’Yvette Guilbert, construit par Xavier Schoellkopf sur le boulevard Berthier, pour en faire mon premier “cadavre exquis”.
Cette seconde édition est consacrée à trois édifices du Val-de-Marne, les deux premiers à Nogent-sur-Marne, le second à Saint-Maurice.
Le Casino Tanton a presque été une sorte d’emblème des charmantes guinguettes construites à Nogent, sur les bords de la Marne. Le bâtiment, en lui-même, était une sorte de halle couverte, très simple mais très lumineuse, qui détonnait sur le bord de la rivière par son étrange façade, principalement composée d’une immense verrière au dessin typiquement Art Nouveau. L’architecte en était Georges Nachbaur, que nous avons déjà rencontré dans ces pages.
Au Casino Tanton, on dansa la polka et la mazurka jusqu’à la guerre de 1914. Mais le bâtiment ne résista pas au changement de goût : il fut transformé en garage à bateaux, en 1929, par le Club Nautique de la Bourse de Paris ! Il existe toujours, mais ne présente plus de véritable intérêt architectural. A peine peut-on y reconnaître le sommet de son grand arc vitré...
Les Nachbaur édifièrent également un étrange restaurant, “A la cloche”, qui se trouvait sur le boulevard de Champigny, à l’entrée du pont de Nogent. Le style de ces architectes s’y reconnaît immédiatement, avec ses lignes directrices parfaitement mises en valeur et ses ornements en relief. Les arcades du rez-de-chaussée constituaient évidemment le “morceau de bravoure” de cet amusant lieu de détente et de bonne humeur, avec leurs formes presque exagérées soulignées par la blancheur de leur enduit. Elles apportaient au bâtiment un petit charme presque exotique, contrebalançant l’aspect général de chalet suisse qui le caractérisait. Construit pour M. Outhier, il a aujourd’hui complètement disparu. Seules les cartes postales anciennes et quelques publications d’architecture de l’époque permettent d’en conserver la mémoire.
La “Brasserie Paul”, à Saint-Maurice, construite vers 1903 aux abords du bois de Vincennes, permet de nous intéresser à un autre architecte passionnant du Val-de-Marne : Georges Guyon (1850-1915). Comme les Nachbaur, cet artiste travailla généralement en famille, associé avec ses fils : Maurice, né en 1877, et Henry. Installée à Saint-Maurice, l’agence travailla dans toutes les localités avoisinantes (principalement à Charenton), mais également à Paris.
Le caractère parfois très surprenant de leurs travaux conféra aux Guyon un certain crédit dans les revues d’architecture, qui leur ouvrirent assez régulièrement leurs colonnes. C’est ainsi que la brasserie de la rue du Val-d’Osne eut les honneurs de “L’architecture usuelle”, une passionnante revue essentiellement consacrée à la construction pavillonnaire de la banlieue parisienne. On y trouve ainsi les relevés des deux façades, ainsi qu’une très charmante vue générale, en couleurs.
Lieu de divertissement et de détente, ce restaurant joua complètement la carte de l’insolite - s’inscrivant dans un paysage urbain très ordinaire -, le bizarre - par une décoration et une coloration très extraverties - et l’anachronique - l’évocation des colombages normands. Néanmoins, derrière les étranges ouvertures de la terrasse et les grandes gerbes de bois de l’étage, se laissait deviner un édifice malgré tout assez conventionnel.
L’audace formelle de la décoration n’est pas sans évoquer Guimard - certaines ouvertures de la salle Humbert-de-Romans - ou même Henri Sauvage - la terrasse couverte de la villa Majorelle. La présence de chats, sculptés sur les murs extérieurs, associée à la couleur verte des parties en bois, a parfois donné le nom de “Cabaret du chat vert” à cet établissement d’une rare fantaisie.
Qu’en est-il aujourd’hui ? Le bâtiment existe encore. J’allais presque écrire : “malheureusement”. Car une destruction totale aurait sans doute paru moins cruelle. La gentillesse d’un lecteur fidèle m’a permis d’en avoir une image récente. Elle permet de constaster que, du travail originel des Guyon, ne subsistent désormais que la base et une partie du couronnement de l’amusant encorbellement d’angle. Partout ailleurs, le bâtiment a été bétonné, normalisé, banalisé.
Si vous vous rendez sur le site de l’Inventaire général, vous y trouverez une information surprenante : on y prétend, en effet, que l’édifice est aujourd’hui “restauré”. Certes, il est en bon état et semble parfaitement entretenu. Mais doit-on parler ici de restauration ? Je laisse la réponse à votre appréciation...
samedi 19 avril 2008
18 rue de Mogador (9e arrondissement)

Puisque nous sommes dans le IXe arrondissement, ne le quittons pas... et restons même dans la rue de Mogador pour y admirer un édifice assez intéressant des débuts du style 1900, construit par Charles des Anges en 1898.
La demande de permis, émanant de M. Fayollet, fut publiée dès le 8 février 1897, soit à une date où cette nouvelle forme d’architecture cherchait encore à définir son langage. L’édifice en témoigne amplement, par des volumes fort simples, des murs assez nus, mais en laissant transparaître une nette influence médiévale, notamment dans l’apparence des encorbellements, tant sur la rue de Mogador qu’à l’angle de la rue Joubert.
L’intérêt principal de l’édifice, outre son agencement très ingénieux et d’une efficace sobriété, réside dans des compléments en céramique, limités à des motifs floraux d’une couleur verte assez clinquante, par endroit relevés d’un peu de mauve cuivré. Sous le bow-window principal, deux gros tournesols en accentuent le caractère austère. Ces très impressionnantes fleurs sont signées. Malheureusement, la signature est très difficile à lire. Il semble néanmoins qu’on puisse y lire le nom de Muller, ce qui ne surprendra guère, à une époque où Alexandre Bigot n’avait pas encore pris l’essentiel de la clientèle de son concurrent.
Participant de la même simplicité, la grille de la porte d’entrée est l’occasion d’une composition très géométrique, comme les premiers maîtres de l’Art Nouveau, parmi lesquels Guimard et Plumet, avaient su en dessiner pour leurs premiers ouvrages.
L’ensemble relève bien de ce qui a parfois été appelé le “proto-Art Nouveau”. Certes, à la date de 1898, de véritables architectures 1900 existaient déjà bel et bien. Mais, lors de la conception des plans, Charles des Anges n’avaient encore probablement que des modèles encore mal caractérisés pour aiguiser son imagination. L’immeuble, au moment de son achèvement, dut ainsi paraître déjà un peu “démodé”, car faisant principalement appel à ces panneaux de grès que tous les pionniers avaient déjà utilisé, entre 1893 et 1897, et qui avaient constitué, pendant ces quelques années, la marque la plus visible d’une modernité en gestation. Il n’en reste pas moins que les témoignages de l’Art Nouveau naissant sont suffisamment rares pour nous conduire à ne pas négliger celui-ci.
Qui était Charles des Anges (parfois aussi appelé : "Desanges") ? On sait fort peu de choses à son propos. Né à Londres en 1852, il était presque d'une génération antérieure à Guimard. Pour le reste, nous n'avons qu'une seule véritable information biographique à son propos : il fut, en 1882-1883, président de la Société des anciens élèves de l'école spéciale d'architecture, où il avait fait ses études. Les permis de construire ne le signalent que pour ce seul édifice, indice d’une carrière sans doute peu de temps après interrompue. Les promesses de la rue de Mogador ne furent donc jamais confirmées et la petite étoile qui commençait à apparaître n’a vraisemblablement pas brillé très longtemps.
Peut-être assez fier de ce travail, il le présenta au Salon des Artistes Français, en 1898 (sous le n°4258 : "Détails de décoration intérieure d'une maison, rue Mogador, à Paris"). On connaît son dessin grâce à sa publicaton dans "L'architecture-Salon", mais il ne montre rien de véritablement moderne. Seul l'agencement de la feuille, par sa sympathique accumulation de motifs juxtaposés, pourrait éventuellement être rattaché à une démarche Art Nouveau. Il semble néanmoins assez symptomatique que, dans cet édifice discrètement novateur, l'architecte ait tenu à y concevoir aussi les espaces intérieurs.
Au Salon suivant, en 1899, Charles des Anges exposa des dessins relatifs à une villa bâtie à Vaucresson. Puis son nom disparut définitivement.
22 rue de Mogador (9e arrondissement)

Voici enfin un joli édifice dans le IXe arrondissement ! La rareté de l’Art Nouveau dans ce quartier s’explique par le fait qu’il possédait un urbanisme déjà très dense en 1900 et que, parmi les nouvelles constructions, le Modern Style n’y eut jamais - comme ailleurs - que les miettes du marché, pourtant très important.
L’architecte Charles Goujon a eu une notoriété bien réduite. Il avait pourtant été lauréat du Concours de façades de 1903, pour un immeuble de la rue Damrémont, soit en même temps que Charles Klein, auteur de l’impressionnant chef-d’œuvre de la rue Claude-Chahu.
Deux ans plus tard, le 21 novembre 1905, Goujon fit publier une demande de permis pour un charmant immeuble au 22, rue de Mogador, à l’angle du 85, rue de la Victoire - où se trouve d’ailleurs l’accès à l’intérieur de l’édifice -, dont il était également le propriétaire. Les rues étant assez étroites, il prit le judicieux parti d’animer ses façades par une alternance de travées droites et de travées arrondies, ces dernières étant couronnées par d’amusantes fenêtres rondes, surmontées de frontons.
Le décor sculpté, sans être exceptionnel, est d’une louable délicatesse, notamment dans les visages féminins visibles à l’angle des deux rues, sous forme de médaillons enguirlandés ou d’ornements de consoles.
La porte d’entrée aurait pu faire l’objet d’une composition intéressante. Mais l’architecte, et son ornemaniste, restèrent bien sagement dans le domaine floral, appliqué à des formes un peu convenues. Les ferronneries échappent d’ailleurs au monde de l’Art Nouveau, tant sur cette porte que pour tous les garde-corps des fenêtres.
